BILAN DES DÉLIBÉRATIONS CITOYENNES

Bilan des délibérations

Juin 2018

Les délibérations en un coup d'oeil

Présentation PowerPoint du dévoilement

Vidéo: L'importance de l'éthique en IA

 

INTRODUCTION

 

Le 3 novembre 2017, l’Université de Montréal lançait les travaux de coconstruction de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle (Déclaration de Montréal).

Nous n’anticipions pas l’intérêt qu’allait susciter cette démarche, ni l’ampleur de la tâche qui nous attendait. Huit mois plus tard, nous présentons les premiers résultats du processus de délibération citoyenne qui est à mi-parcours. Ce bilan est très fructueux : des dizaines d’événements ont été organisés pour engager la discussion autour des enjeux sociétaux de l’intelligence artificielle (IA), et une quinzaine d’ateliers de délibération ont été tenus en trois mois, faisant participer plus de 500 citoyens, experts et parties prenantes de tous les horizons professionnels.

Le rapport de mi-parcours que nous présentons doit se lire comme un bilan provisoire et non exhaustif d’une expérience de délibération démocratique pour éclairer les choix de politique publique en matière d’intelligence artificielle. Les travaux de ce que l’on appelle la Déclaration de Montréal ont été menés par une communauté pluridisciplinaire et interuniversitaire de chercheurs, principalement au Québec mais également dans le reste du monde. La prise de conscience des enjeux sociétaux de l’intelligence artificielle est partagée par ette communauté de recherche, mais elle l’est aussi dans l’ensemble de la société. Nous avons proposé une démarche de coconstruction citoyenne parce que nous croyons que tout le monde a son mot à dire sur l’organisation de notre société. Cette démarche est innovante dans son contenu et dans sa conduite : tout d’abord, elle met en oeuvre une conception prospective de l’éthique appliquée, c’est-à-dire qu’il s’agit d’anticiper des controverses éthiques sur des technologies d’intelligence artificielle en devenir ou sur des situations sociales où l’usage de ces technologies est poussé à la limite de ce que nous pouvons anticiper. Ensuite, nous avons conduit cette démarche de consultation avec une ampleur inédite. Les chiffres cités plus haut l’indiquent clairement. Cette démarche, disons-le dès maintenant, va se poursuivre, et comme la Déclaration de Montréal restera un objet ouvert à la révision, la coconstruction ne prendra pas fin au terme de ce premier parcours délibératif.

Nous avons interpelé le public autour de la rédaction de la Déclaration et nous avons été interpelés : que peut changer la Déclaration? Qui la rédige? N’est-ce pas un exercice d’universitaires un peu vain? N’y-t-il pas déjà trop de manifestes, de professions de foi sur les valeurs éthiques de l’intelligence artificielle? Vouloir encadrer avec des principes éthiques et des recommandations le développement de l’intelligence artificielle n’est-ce pas finalement l’endosser? Cela ne revient-il pas à approuver une vision techniciste de la société? Pourquoi ne pas plutôt consacrer notre énergie à critiquer ce développement? Aucune de ces interpellations n’est mauvaise, et parce que nous nous sommes engagés pour une plus grande transparence de l’intelligence artificielle, nous sommes aussi engagés pour plus de transparence de l’intelligence humaine et collective. Ce rapport de mi-parcours, nous l’espérons, apportera quelques réponses.

D’éthique de l’intelligence artificielle, il en est beaucoup question depuis deux ans dans différents pays. Tous les acteurs de son développement, chercheurs, entreprises, citoyens, représentants politiques, reconnaissent l’urgence d’établir un cadre éthique, politique et légal pour orienter la recherche et les applications de l’intelligence artificielle. Car il ne fait pas de doute que nous sommes à l’orée d’une nouvelle révolution industrielle avec l’essor des technologies de l’intelligence artificielle. Les impacts de cette révolution sur la production des biens, la prestation de services, l’organisation du travail et du marché de l’emploi, ou encore sur les relations personnelles et familiales sont encore mal connus mais seront très importants, peut-être déstabilisants dans certains secteurs. En effet, les changements sociétaux induits par l’IA surprennent par leur soudaineté et suscitent des réactions variées, de l’enthousiasme à la réprobation en passant par le scepticisme. Nous pourrions les ignorer et nous lancer dans des spéculations sur l’existence ou non de ce que l’on appelle l’intelligence artificielle mais nous reporterions alors simplement le problème à un temps où il ne sera plus possible d’agir pour orienter son développement.

De nombreuses objections et craintes se sont exprimées lors de ce premier parcours de coconstruction. Plusieurs participants aux ateliers et plusieurs observateurs des travaux de la Déclaration ont mis en cause l’idéologie techniciste qui voit dans la technologie le moyen d’organiser rationnellement toute la société et qui réduit les enjeux sociaux à des problèmes techniques. D’autres questionnent la capacité et la volonté des institutions publiques à réguler des technologies lucratives. Ces objections ne doivent pas être balayées du revers de la main parce qu’elles sont fondées sur des précédents historiques qui ont ébranlé la confiance dans les innovations technologiques et plus encore dans leurs promoteurs. Mais il est important que ceux qui formulent ces objections fassent aussi en sorte de ne pas miner tout effort pour orienter positivement l’avenir de notre société et soutiennent, en y participant, la délibération démocratique qui nous permet de garder le contrôle. On peut déplorer les effets des nouvelles technologies de l’information et de l’intelligence artificielle sur le lien social, on peut critiquer la réduction de la vie sociale à un ensemble de modes de vie, cela n’arrêtera pas l’innovation technologique, ni ne la fera dévier. Or, c’est tout l’enjeu de la Déclaration de Montréal : orienter le développement de l’intelligence artificielle afin de promouvoir ou de préserver des intérêts éthiques et sociétaux fondamentaux.

Pour finir, nous ne trancherons pas la question lancinante concernant l’usage du terme « intelligence artificielle » : est-il approprié pour désigner les algorithmes de traitement d’informations, de reconnaissance et de décision? On peut en contester l’usage en opposant le fait que l’intelligence artificielle renvoie à des processus de connaissance très limités en comparaison avec l’intelligence humaine ou l’intelligence du comportement des pigeons. C’est indéniable. Mais à ce rythme, la paramécie offre une complexité qui surpasse celle de n’importe quel algorithme, fût-il apprenant. En poursuivant ce chemin, on tombe sur l’impasse de l’intelligence tout court. Qu’est-ce que l’intelligence humaine? Les centaines de milliers de pages qui ont été produites pour répondre n’y suffisent pas.

Cependant, quelques remarques peuvent permettre d’éviter certains malentendus au fondement même de cette controverse : tout d’abord, on confond souvent l’intelligence et la pensée. L’intelligence est une propriété de la pensée, elle n’est pas toute la pensée. Ensuite, l’intelligence a ceci de particulier qu’elle réduit la complexité du monde dans lequel l’être intelligent évolue pour lui permettre de mieux maîtriser son environnement. On se donne des règles pour analyser la réalité, calculer, évaluer et prendre des décisions. Une longue tradition philosophique de penseurs qui ne manquaient pas d’intelligence, n’a cessé de l’affirmer depuis Socrate à Russell en passant par Leibniz. D’une certaine manière, l’intelligence appauvrit la réalité pour mieux agir dessus. Enfin, et cela découle de ce qui précède, l’intelligence, même humaine, est dans une large mesure algorithmique : elle analyse des données et calcule selon des procédures. Parfois, les procédures sont inadéquates, l’analyse mauvaise. Mais pour l’établir, il faut encore analyser et utiliser des procédures.

Réfléchir aux buts que nous voulons poursuivre n’est pas seulement une affaire de calcul. Orienter sa vie personnelle et sociale vers certains objectifs qui ont de la valeur, ne relève pas d’une procédure algorithmique. Savoir si nous devrions utiliser des armes nucléaires pour tuer le plus grand nombre de personnes et affaiblir un pays ennemi, cela ne se décide pas uniquement par le calcul des conséquences. Il y a quelque chose de tragique à
vouloir éviter la réflexion sur les finalités morales en se contentant d’un calcul sur les moyens. Ceci dit, il est vrai qu’une intelligence artificielle ne peut pas le faire et si elle le faisait nous aurions un autre problème pour l’avenir de l’humanité, autrement plus important que ceux auxquels nous faisons face aujourd’hui. Dans le monde que nous connaissons et dans celui que nous pouvons anticiper à court et moyen terme, la réflexion sur les finalités de la vie sociale et de l’existence en général est le produit de l’intelligence humaine.

La Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle repose entièrement sur ce postulat : c’est à l’intelligence humaine et collective de définir les finalités de la vie sociale et en fonction d’elles, les orientations du développement de l’intelligence artificielle afin qu’il soit acceptable, socialement responsable, voire souhaitable.

1. POURQUOI LA DÉCLARATION DE MONTRÉAL IA RESPONSABLE?

 

La Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’IA est une oeuvre collective qui a pour objectif de mettre le développement de l’intelligence artificielle au service du bien-être collectif et individuel, et d’orienter le changement social en élaborant des recommandations ayant une forte légitimité démocratique.

 

 

La méthode retenue de la coconstruction citoyenne s’appuie sur une déclaration préliminaire de principes éthiques généraux qui s’articulent autour de

VALEURS FONDAMENTALES.

Le travail initial d’identification de ces valeurs et de ces principes permet de lancer un processus de participation citoyenne qui précisera les principes éthiques d’un développement responsable de l’IA et les recommandations à mettre en oeuvre pour s’assurer que l’IA promeuve les intérêts humains fondamentaux.

1.1 L'ORIGINE INTELLECTUELLE DU PROJET
 

La révolution de l’intelligence artificielle (IA) et plus particulièrement de l’apprentissage profond (deep learning) ouvre des perspectives de développement technologique inédites qui permettront d’améliorer les prises de décision, de réduire certains risques et d’offrir une assistance aux personnes les plus vulnérables. Cette révolution est singulière à plus d’un titre, bien qu’elle présente aussi des défis qui se sont déjà posés depuis la fin du XVIIIe siècle dans l’histoire récente du développement industriel. On aurait tort d’ignorer la spécificité de cette révolution de l’IA en se réfugiant dans des généralités qui ne nous préparent pas à relever les défis actuels. Certes, les humains sont des êtres doués de grandes capacités techniques – l’histoire humaine est elle-même une histoire des transformations techniques de la nature, et l’intelligence artificielle prolonge la tendance à l’automatisation – mais en y regardant de plus près on s’aperçoit que rien ne ressemble à ce qui se joue maintenant avec l’avènement des technologies de l’intelligence artificielle. Les compétences cognitives que l’on croyait réservées aux humains peuvent désormais être exercées par des algorithmes, des machines dont on doit admettre qu’elles sont, en un certain sens, intelligentes.

Les impacts sociaux de ces nouvelles technologies, par ailleurs très diverses, sont encore mal connus. Ils pourraient s’avérer brutaux si nous ne prenions pas dès à présent le temps d’une réflexion éthique, politique, juridique, sociologique ou encore psychologique sur le type de société et de relations humaines que nous voulons promouvoir ou protéger tout en profitant des bénéfices de ces technologies de l’information et du calcul algorithmique.

L’utilisation d’algorithmes pour prendre des décisions techniques ou administratives n’est pas nouvelle. L’essor des algorithmes de décision débute véritablement dans les années 1950, en particulier dans le domaine de la santé : triage des urgences dans les hôpitaux, détection des risques de mort subite du nourrisson, prédiction d’accident cardiaque (1). Toutes ces techniques algorithmiques, « les procédures », posent déjà un certain nombre d’enjeux éthiques et sociaux : celui de l’acceptabilité sociale de la décision « automatique », celui de la dernière décision (un humain est-il au bout de la chaîne de décision ?), ou encore de la responsabilité en cas d’erreur. Et il est évident que ces enjeux se posent de nouveau avec les dernières innovations algorithmiques.

Qu’est-ce qui est différent alors avec les nouvelles technologies que l’on regroupe sous l’acronyme IA ? D’un point de vue objectif, ce qui change c’est la quantité d’informations qui peuvent être traitées par les ordinateurs (les données massives), la puissance des calculateurs et la complexité des algorithmes apprenants qui, se nourrissant de données massives, peuvent accomplir des tâches perceptives et cognitives permettant la reconnaissance visuelle ou auditive, et la prise de décision dans des contextes définis. En combinant les différentes fonctions (reconnaissance faciale, évaluation d’un comportement, décision), les IA présentent des
problèmes éthiques particulièrement importants. D’un point de vue subjectif, ce qui est nouveau c’est la prise de conscience citoyenne, aussi tardive que soudaine, des enjeux de la gouvernance algorithmique, du traitement des données personnelles et des impacts sociaux que certains secteurs professionnels subissent déjà.

Si les progrès de l’IA suscitent l’étonnement, voire la fascination, ils éveillent aussi la peur que le recours aux machines, notamment aux robots, appauvrisse considérablement les relations humaines dans les domaines des soins médicaux, de la prise en charge des personnes âgées, de la représentation juridique ou encore, de l’enseignement. Les réactions face au développement de l’intelligence artificielle peuvent même s’avérer hostiles quand l’IA est mise au service d’un contrôle accru des individus et de la société, d’une perte d’autonomie et d’une réduction des libertés publiques. Ainsi l’espoir que l’intelligence artificielle soit porteuse de progrès sociaux porte l’ombre d’une crainte : mise entre de mauvaises mains, l’IA pourrait devenir une arme de domination massive (contrôle de la vie privée, concentration de capitaux, nouvelles discriminations). Nombreuses sont les personnes qui émettent également des doutes sur les buts qui animent les chercheurs, les développeurs, les entrepreneurs et les responsables politiques.

Le développement de l’IA et de ses applications met donc en jeu des valeurs éthiques fondamentales qui peuvent entrer en conflit et engendrer des dilemmes moraux graves ainsi que de profondes controverses sociales et politiques : doit-on privilégier la sécurité publique par l’accroissement des moyens de surveillance intelligente (reconnaissance faciale, anticipation des comportements violents) au détriment des libertés individuelles ? Améliorer objectivement le bien-être des individus, notamment en incitant les personnes à adopter des comportements normalisés par les appareils intelligents (comportements alimentaires, gestion du travail, organisation de la journée), peut-il se faire sans respecter leur autonomie ? L’objectif de performance économique doit-il l’emporter sur la préoccupation pour une répartition équitable des bénéfices du marché de l’IA ?

Ces dilemmes ou ces tensions ne peuvent être surmontés par une simple hiérarchisation des valeurs et des intérêts fondamentaux. Pour le dire autrement, il ne s’agit pas de classer a priori les valeurs en ordre d’importance, ni de construire une échelle simple et univoque de valeurs, encore moins d’en privilégier certaines en ignorant les autres (la sécurité aux dépens de la liberté, l’efficacité sans la justice sociale, le bien-être au prix de l’autonomie). On ne peut non plus espérer trouver des solutions uniques et définitives. Il convient plutôt de prendre au sérieux les dilemmes moraux causés par le développement de l’IA et de construire collectivement un cadre éthique, politique et juridique qui nous permette d’y faire face en respectant les différentes valeurs fondamentales auxquelles nous tenons légitimement comme membres d’une société démocratique.

(1) Paul Meehl, Clinical versus Statistical Prediction, University of Minnesota, 1954.

 
1.2 FORUM SUR LE DÉVELOPPEMENT SOCIALEMENT RESPONSABLE DE L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
 

Ces réflexions ont été le point de départ de l’initiative des Fonds de recherche du Québec et de l’Université de Montréal pour organiser une rencontre internationale faisant le point sur les impacts sociaux de l’IA et lancer les travaux de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’IA (2). Les 2 et 3 novembre 2017, s’est ainsi tenu au Palais des congrès de Montréal, un forum rassemblant les plus grands experts des domaines concernés par la réflexion sur l’IA, des sciences fondamentales aux sciences humaines et sociales. Le Forum proposait d’établir les balises d’une réflexion collective sur le développement éthique et socialement responsable de l’intelligence artificielle, en poursuivant les trois objectifs suivants :

  • Offrir un espace de réflexion public quant aux enjeux du développement de l’IA et ses impacts sociaux

  • Intéresser et sensibiliser les décideurs, les partenaires industriels, les représentants politiques et la communauté qui s’intéressent à l’IA quant aux questions de société soulevées par son essor et ses applications

  • Valoriser une approche interdisciplinaire et intersectorielle comme facteur de réussite essentiel au développement éthique et durable de l’IA

Se sont ainsi définis les contours d’une démarche inclusive (interdisciplinaire et intersectorielle) qui est au coeur de l’entreprise d’élaboration de la Déclaration de Montréal pour un développement de l’IA qui soit à la fois responsable, vecteur de progrès social et garant de l’égalité et de la justice. La version préliminaire (3) de cette Déclaration de Montréal fut présentée en clôture du Forum. Il s’agissait alors de lancer un processus de coconstruction citoyenne autour de l’éthique de l’IA, processus que nous détaillerons dans la section 3.

(2) Le comité scientifique du Forum était composé de Louise Béliveau (UdeM, Vice-rectorat aux affaires étudiantes et aux études), Yoshua Bengio (UdeM, Département d’informatique, MILA, IVADO), David Décary-Hétu (UdeM, École de criminologie), Nathalie De Marcellis-Warin (École Polytechnique, Département de  mathématiques et de génie industriel, CIRANO – Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisation), Marc-Antoine Dilhac (UdeM, Département de philosophie, CRÉ Centre de recherche en éthique), Marie-Josée Hébert (UdeM, Vice-rectorat à la recherche, à la découverte, à la création et à l’innovation), Gregor Murray (UdeM, École de relations industrielles et CRIMT – Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail), Doina Precup (Université McGill, School of Computer Science; MILA), Catherine Régis (UdeM, Faculté de droit, CRDP – Centre de recherche en droit public), Christine Tappolet (UdeM, Département de philosophie et CRÉ – Centre de recherche en éthique).


(3) Le comité scientifique en charge de la rédaction de cette version préliminaire était composé de Yoshua Bengio (UdeM, Département d’informatique, MILA, IVADO), Guillaume Chicoisne (IVADO), Marc-Antoine Dilhac (UdeM, Département de philosophie, CRÉ Centre de recherche en éthique), Vincent Gautrais (UdeM, Faculté de droit, CRDP – Centre de recherche en droit public), Martin Gibert (CRÉ – Centre de recherche en éthique, IVADO), Pascale Lehoux (UdeM, ESPUM – Ecole de santé publique), Joëlle Pineau (Université McGill, School of Computer Science; MILA), Peter Railton (Université du Michigan, , Académie américaine des arts et des sciences, philosophie), Christine Tappolet (UdeM, Département de philosophie et CRÉ – Centre de recherche en éthique).

 
 
1.3 VERS LA DÉCLARATION DE MONTRÉAL POUR UN DÉVELOPPEMENT RESPONSABLE DE L'IA
 

Tel que mentionné en début de chapitre, le travail initial d’identification de ces valeurs et des principes correspondants a pour seul objectif de lancer un processus de participation citoyenne qui permette de préciser les principes éthiques d’un développement responsable de l’IA, de les enrichir et de les compléter. On ne s’étonnera donc pas que la Déclaration de Montréal soit schématique et que l’énoncé des principes soit volontairement très simple et consensuel, laissant à la délibération publique la possibilité de les interpréter et de les compléter.

Si l’un des objectifs du processus de coconstruction est d’affiner les principes éthiques proposés dans la version préliminaire de la Déclaration de Montréal, un autre objectif tout aussi important consiste à élaborer des recommandations pour encadrer la recherche en IA et son développement technologique et industriel. Cependant, il est trop fréquent de voir les rapports d’analyse et de recommandations oubliés aussitôt qu’ils sont publiés : il est donc crucial de ne pas perdre l’élan public manifesté au cours de la période de coconstruction.

Une fois le processus de coconstruction achevé, il est nécessaire que s’ouvre un débat public dans les lieux où les décisions politiques, juridiques et réglementaires sont prises, afin d’approfondir les analyses et de mettre en oeuvre concrètement les pistes de solution et les recommandations issues de la délibération citoyenne. Ces recommandations ne sont pas uniquement de nature juridique et, quand elles le sont, elles n’impliquent pas nécessairement une modification de la loi. Elles peuvent cependant demander une modification du cadre légal et, dans certains domaines, elles le doivent. Dans d’autres cas, les recommandations auront pour objectif de
nourrir et d’orienter la réflexion des organisations professionnelles afin qu’elles modifient leur code d’éthique ou de déontologie, ou qu’elles adoptent un nouveau cadre éthique.

Cette étape est donc le but final du processus de coconstruction. Il faut toutefois préciser que face à une technologie qui n’a cessé de progresser depuis 70 ans et dont les innovations majeures se succèdent à présent tous les 2 à 5 ans en moyenne, il serait déraisonnable de présenter la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’IA comme définitive et complète. Il est essentiel de penser la coconstruction comme un processus ouvert, avec des phases successives et cycliques de délibération, de participation et de production de recommandations, et de concevoir la Déclaration elle-même comme un document d’orientation révisable et adaptable en fonction de l’évolution des connaissances et des techniques de l’intelligence artificielle. Ce processus de production de connaissances, de délibération citoyenne et de recommandations d’encadrement éthique et de politique publique, devra se prolonger dans une structure institutionnelle pérenne qui permette de rester réactif face aux évolutions de l’IA.

Une fois le processus de coconstruction achevé, il est nécessaire que s’ouvre un débat public dans les lieux où les décisions politiques, juridiques et réglementaires sont prises, afin d’approfondir les analyses et de mettre en oeuvre concrètement les pistes de solution et les recommandations issues de la délibération citoyenne. Ces recommandations ne sont pas uniquement de nature juridique et, quand elles le sont, elles n’impliquent pas nécessairement une modification de la loi. Elles peuvent cependant demander une modification du cadre légal et, dans certains domaines, elles le doivent. Dans d’autres cas, les recommandations auront pour objectif de
nourrir et d’orienter la réflexion des organisations professionnelles afin qu’elles modifient leur code d’éthique ou de déontologie, ou qu’elles adoptent un nouveau cadre éthique.

Cette étape est donc le but final du processus de coconstruction. Il faut toutefois préciser que face à une technologie qui n’a cessé de progresser depuis 70 ans et dont les innovations majeures se succèdent à présent tous les 2 à 5 ans en moyenne, il serait déraisonnable de présenter la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’IA comme définitive et complète. Il est essentiel de penser la coconstruction comme un processus ouvert, avec des phases successives et cycliques de délibération, de participation et de production de recommandations, et de concevoir la Déclaration elle-même comme un document d’orientation révisable et adaptable en fonction de l’évolution des connaissances et des techniques de l’intelligence artificielle. Ce processus de production de connaissances, de délibération citoyenne et de recommandations d’encadrement éthique et de politique publique, devra se prolonger dans une structure institutionnelle pérenne qui permette de rester réactif face aux évolutions de l’IA.

 

L’initiative de la Déclaration de Montréal s’inscrit dans un contexte scientifique, social et industriel favorable. Montréal est devenu un pôle de recherche et de développement majeur en intelligence artificielle avec une communauté de chercheurs (Yoshua Bengio à l’Université de Montréal, pionnier dans le domaine de l’apprentissage profond, Joëlle Pineau et Doina Precup à l’Université McGill, Hugo Larochelle et Simon Lacoste-Julien à l’Université de Montréal, et tant d’autres), des laboratoires universitaires de réputation mondiale (MILA, IVADO) et une pépinière de start-ups et d’entreprises en plein essor (Element AI, Imagia pour ne citer que deux exemples). Ce développement scientifique, technologique et industriel est au coeur d’une révolution des pratiques sociales, des modèles économiques et des modes de vie, qui touche tous les secteurs de la société. La Ville de Montréal, avec son Laboratoire de l’innovation urbaine de Montréal (4), est aussi ce laboratoire vivant du changement social et technologique. Avec la recherche scientifique fondamentale viennent des responsabilités éthiques et sociales que la communauté montréalaise de l’IA assume pleinement.

Mais au-delà de Montréal, c’est tout le Québec et le Canada qui offre le contexte social propice pour s’engager dans une réflexion sur les impacts sociaux de l’IA. Comme le MILA à Montréal, Vector à Toronto, AMII (Alberta Machine Intelligence Institute) à Edmonton, et le CRDM (Centre de recherche en données massives) à Québec constituent des pôles d’excellence dans la recherche fondamentale qui ont entraîné une croissance industrielle extrêmement rapide et robuste. Tout comme les Fonds de recherche pour le Québec, l’Institut canadien de recherches avancées (ICRA) a joué un rôle de première importance dans ce développement canadien de l’IA en soutenant la recherche fondamentale quand l’IA traversait son « hiver ». L’initiative de la Déclaration de Montréal est ainsi portée par différents acteurs québécois et canadiens hors Montréal.

Plusieurs interlocuteurs internationaux ont également manifesté leur intérêt pour la Déclaration de Montréal, notamment pour sa méthode d’élaboration. L’équipe de la Déclaration a pu établir un dialogue avec des institutions comme la Royal Society du Royaume-Uni (5) et l’EGE (European Group on Ethics in Science and New Technologies (6) qui ont leur propre programme d’étude et de recommandation sur l’IA. On note d’abord une convergence des lignes directrices pour un développement éthique de l’IA ainsi qu’une volonté partagée de faire valoir une conception démocratique de l’utilisation de l’IA au service du bien commun.

La démarche de la Déclaration de Montréal doit ainsi se comprendre dans le contexte international d’un printemps de l’IA. Elle est précédée par plusieurs initiatives qui doivent être saluées car elles ont catalysé la réflexion sur une IA responsable. Il faut tout d’abord évoquer la création, en 2014, du Future of Life Institute qui a produit, en 2017, la Déclaration d’Asilomar : à l’issue d’une conférence de 3 jours, une déclaration contenant 23 principes fondamentaux encadrant la recherche sur l’IA et ses applications a été signée par plus de 1200 chercheurs. Y participait alors le professeur Yoshua Bengio qui attirait l’attention sur les risques d’utilisation irresponsable et malveillante de l’IA (7).

Depuis la conférence d’Asilomar, plusieurs rapports sur l’éthique de l’IA ont été publiés. Le rapport de l’Association internationale des ingénieurs électriciens et électroniciens (IEEE), Ethically aligned design. V2, a été rendu public fin 2017 et a réuni plusieurs centaines d’ingénieurs et de chercheurs en IA. L’Institut AI Now basé à la New York University a également produit plusieurs rapports, dont le dernier porte sur l’évaluation des impacts de l’IA (8). Deux rapports stratégiques ambitieux ont été publiés en mars et avril 2018 : le rapport de la Mission Villani en France et celui de la Chambre des lords au Royaume-Uni « AI in the UK : ready, willing, and able? ». Sans prétendre à l’exhaustivité, mentionnons enfin la démarche participative de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) en France qui a abouti à la publication du rapport au titre évocateur : « Comment permettre à l’homme de garder la main ? – Les enjeux éthiques des algorithmes et de l’intelligence artificielle », en décembre 2017.

Comment se positionne la Déclaration de Montréal dans ce concert d’initiatives indépendantes ? Et que penser de l’inflation éthique autour de l’IA ? Cette dernière question est d’autant plus importante que nous partageons la mise en garde de l’EGE dans son rapport Artificial Intelligence, Robotics and ‘Autonomous’ Systems (mars 2018) qui rappelle qu’en l’absence d’une réflexion coordonnée sur les enjeux éthiques et sociaux de l’IA, il existe un risque de « ethics shopping » (9). La conséquence immédiate serait une forme de délocalisation des coûts éthiques dans les régions du monde où les critères éthiques sont les moins exigeants. Un autre risque est aussi une forme de banalisation du  discours éthique.

La particularité de la démarche de la Déclaration de Montréal est d’être essentiellement participative. De février à avril 2018, le processus de coconstruction a mobilisé plus de 500 citoyens, experts et parties prenantes au cours d’une quinzaine d’ateliers et de journées de coconstruction. Si d’autres initiatives de type participatif ont été menées ailleurs, en particulier en France, celle de la Déclaration de Montréal se distingue par son ampleur et par ses méthodes prospectives.

La Déclaration de Montréal a pour vocation d’ouvrir un espace de dialogue au Québec et au Canada et d’offrir, au-delà des frontières canadiennes, une plateforme de réflexion commune. L’objectif est de dégager les orientations socialement acceptables et innovantes de l’IA en prenant pour point de départ la réflexion citoyenne informée dans les différentes démocraties concernées. Il faut aussi que cet espace de dialogue soit accessible aux citoyens des sociétés moins démocratiques qui manifestent leur désir de participer à un débat global sur le futur des sociétés humaines.

(4) http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=5798,141982209&_dad=portal&_schema=PORTAL 

(5) Nous tenons à remercier le UK Science and Innovation Network in Canada qui a facilité ce dialogue.


(6) Le European Group on Ethics in Science and New Technologies (EGE) est un organe indépendant de réflexion et de conseil pour le Président de la Commission Européenne.
 

(7) Entrevue de Yoshua Bengio lors de la conférence d’Asilomar : futureoflife.org/2017/01/18/yoshua-bengio-interview/


(8) AI Now Institute, Algorithmic Impact Assessments: A Practical Framework For Public Agency Accountability, Avril 2018.

(9) EGE, Artificial Intelligence, Robotics and ‘Autonomous’ Systems (mars 2018), p. 14.

 

2. LA VERSION PRÉLIMINAIRE DE LA DÉCLARATION DE MONTRÉAL POUR UN DÉVELOPPEMENT RESPONSABLE DE L'IA

 

Pour lire la version préliminaire de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l'IA, cliquez ici.

3. LES ENJEUX ÉTHIQUES ET SOCIÉTAUX DE L'IA

 

Le processus de réflexion collective au coeur de l’élaboration de la Déclaration de Montréal s’appuie sur la version préliminaire de la Déclaration de principes éthiques et sur des exposés informatifs sur l’IA et l’éthique de l’IA.

3.1 SE FAIRE UNE IDÉE DE L'IA
 

L’idée de l’IA n’est pas nouvelle. Il faudrait au moins remonter au 17e siècle et à l’idée d’une caractéristique universelle et d’un art combinatoire du philosophe et mathématicien Leibniz : raisonner revient à calculer et la pensée est conçue de manière algorithmique (10). La notion de calculus ratiocinator (le calcul logique) préfigure l’idée de machine intelligente telle qu’elle sera développée trois siècles plus tard, dans les années 1940, par Alan Turing. En 1948, dans un rapport intitulé « Intelligent Machinery » et en 1950, dans son fameux article « Computing Machinery and Intelligence » (11) , Alan Turing évoque l’intelligence de la machine et élabore le jeu de l’imitation pour définir les conditions dans lesquelles on peut dire qu’une machine pense. Le terme d’intelligence artificielle apparaît pour la première fois en 1955 dans le descriptif d’un atelier de travail proposé par John McCarthy (Dartmouth College), « 2 months, 10 man study of artificial intelligence ». Mais les applications et les possibilités de développement de l’IA semblent alors très limitées, et l’hiver de l’IA débute, avec un intérêt moindre de la part de la communauté scientifique. Pourtant, si le développement de la discipline reste timide en comparaison de l’effervescence philosophique et culturelle qu’elle suscite (pensons à 2001 : A Space Odyssey, Blade Runner ou Terminator pour ne citer que des films populaires), les recherches n’ont jamais cessé dans ce domaine et il faut attendre le début du 21e siècle pour assister au printemps de l’IA.

L’IA consiste à simuler certains processus d’apprentissage de l’intelligence humaine (12), à s’en inspirer et à les reproduire. Mais dans un premier temps, c’est le cerveau, siège de l’intelligence humaine, qui a été conçu comme une machine capable de recueillir, percevoir, et collecter des données de son environnement qu’il va ensuite analyser, interpréter et comprendre, se nourrissant de ces expériences pour établir des relations. Le domaine de recherche de l’IA consiste à produire des outils mathématiques pour formaliser les opérations de l’esprit et ainsi créer des machines qui peuvent accomplir des tâches cognitives plus ou moins générales, associées à l’intelligence humaine naturelle. Par exemple, découvrir des motifs complexes parmi une grande quantité de données, ou encore raisonner de manière probabiliste, afin de classer des informations en fonction de catégories, des informations, de prédire une donnée quantitative ou de regrouper des données ensemble. Ces compétences cognitives sont à la base d’autres  compétences comme celles de décider entre plusieurs actions possibles pour réaliser un objectif, d’interpréter une image ou un son, de prédire un comportement, d’anticiper un événement, de diagnostiquer une pathologie, etc.

Mais ces compétences cognitives ne sont possibles que si la machine est aussi capable de percevoir des formes sensibles comme les images et les sons, ce qui est rendu possible par les récentes innovations informatiques. La notion d’IA couvre donc aussi les technologies de reconnaissance visuelle ou auditive qui permettent à la machine de percevoir son environnement et d’élaborer une représentation de cet environnement.

Ces réalisations de l’IA reposent sur deux éléments : des données et des algorithmes, c’est-à-dire des suites d’instructions permettant d’accomplir une action complexe. Pour schématiser, si vous voulez cuisiner un nouveau plat, il vous faut connaître les ingrédients (les données) et suivre une recette qui donne des instructions pour les utiliser correctement (l’algorithme). Jusqu’à présent, les capacités de traitement des données (quantité de données et algorithmes de traitement) étaient trop limitées pour envisager un développement utile des technologies de l’IA. Les choses ont changé avec l’utilisation de matériaux rendant possible la construction de calculateurs très petits et très rapides (les puces électroniques) et le stockage d’immenses quantités de données, et avec l’avènement d’une ère de l’information grâce à internet.

Ce qui a changé, c’est donc d’abord la quantité gigantesque de données que l’on est en mesure de générer, de transmettre, mais aussi de traiter. Si les données massives (Big Data) existaient déjà dans le passé, par exemple dans l’industrie financière, aujourd’hui c’est internet et une multitude de capteurs qui produisent en tout temps des données qui sont non structurées, c’est-à-dire qui sont issus de supports d’information désordonnés qu’il faut manipuler et transformer avant de pouvoir les exploiter. Il peut s’agir de l’observation de millions de messages publiés sur les réseaux sociaux, de l’ensemble des mots provenant d’une bibliothèque de milliers d’oeuvres, ou encore du contenu d’une grande quantité d’images.

Ce qui a aussi changé, c’est aussi le type d’algorithme élaboré par les chercheurs en IA. Les algorithmes déterministes, qui sont une suite déterminée d’instructions comme une recette de cuisine, laissent désormais la place à des algorithmes apprenants couplés à des réseaux neuronaux de plus en plus complexes à mesure que la puissance de calcul des machines augmente. En informatique, on parle de machine learning (apprentissage machine ou apprentissage automatique) et les progrès de ce secteur de recherche ont été renforcés par le développement du deep learning (apprentissage profond). Au coeur de la notion même d’IA, se trouve la capacité d’adaptation et d’apprentissage. En effet, pour qu’une machine puisse être considérée comme intelligente, il faut qu’elle soit capable d’apprendre par elle-même à partir des données qui la nourrissent, comme le fait un être humain : l’algorithme apprenant produit ses propres modèles pour traiter les données et trouver la solution. Et comme pour l’être humain, l’apprentissage machine peut être supervisé, ou non supervisé, par des êtres humains qui entraînent les machines sur les données.

Ce sont ces techniques d'apprentissage profond qui ont permis aux machines de surpasser les êtres humains dans des jeux complexes comme les échecs avec AlphaZero, qui bat d’ailleurs toutes les autres machines qui n’utilisent pas le deep learning, et le jeu de Go qui était réputé indomptable pour les algorithmes, mais qui a vu le triomphe de AlphaGo sur les meilleurs joueurs mondiaux à partir de 2015.

Si ces exemples sont éloquents, l’usage de l’IA sert d’autres buts comme l’automatisation de tâches qui nécessitent jusqu’à présent l’intervention humaine, en particulier des tâches de perception et de reconnaissance. Par exemple : le traitement de la parole, la reconnaissance d’objets, de mots, de formes, de texte, l’interprétation des scènes  représentées, des couleurs, des similarités ou des différences dans de grands ensembles, et par extension l’analyse de données et la prise de décision – ou l’aide à la prise de décision. Les possibilités sont très vastes, et sont décuplées à mesure que les ingénieurs et les informaticiens les combinent pour créer de nouvelles utilisations.

(10) Leibniz (1666), De Arte combinatoria (« De l’art combinatoire »).


(11) A. M. Turing (1950), « Computing Machinery and Intelligence ». Mind 49, p. 433-460.


(12) Alan Turing ouvre ainsi son rapport « Intelligent Machinery » (1948) : « I propose to investigate the question as to whether it is possible for machinery to show intelligent behaviour. »

 
3.2 L'IA AU QUOTIDIEN ET LE QUESTIONNEMENT PHILOSOPHIQUE
 

L’IA nous engage dans une réflexion éthique qui, à la différence de celle sur le nucléaire ou la génomique, porte sur des objets et des technologies du quotidien. L’IA est devenue omniprésente et façonne plus que jamais nos vies. Nous sommes habitués à porter de petits objets connectés (téléphones, montres) et nous nous préparons à l’arrivée de véhicules autonomes, voitures et bus, mais nous prenons déjà des trains et des métros qui fonctionnent de manière autonome, et les avions sont capables, en pilotage automatique, de décoller, naviguer et atterrir sans intervention  humaine. Nous utilisons des algorithmes de classement pour nos recherches sur internet, des correcteurs orthographiques intégrés à nos messageries, des applications de recommandation pour la musique ou les rencontres, et nous savons que les administrations utilisent des algorithmes de triage, les banques des algorithmes de gestion et  placements financiers, et que certains diagnostics médicaux peuvent désormais être réalisés avec une grande précision par les algorithmes, etc.

Ces technologies sont si bien intégrées dans notre quotidien que nous n’y pensons plus vraiment. Quand on évoque l’IA, la plupart de gens l’associent encore à des machines menaçantes, polyvalentes et dotées d’une forme de conscience, capables de former un plan pour se débarrasser des êtres humains (13). Or l’expérience de l’IA est tout à fait banale aujourd’hui, les algorithmes de recommandations envahissent internet (Google, Amazon, Facebook). Si vous magasinez en ligne sur internet, il y a de fortes chances qu’une fenêtre d’aide s’ouvre et que Inès commence la conversation par :

« Bonjour, je m’appelle Inès, que
puis-je faire pour vous aider ? ».

 

« Bonjour Inès »

Pendant quelques instants, vous avez l’impression qu’une personne, du nom d’Inès, vous parle derrière son écran ; pendant quelques instants, le doute est permis. Inès vous pose des questions, répond aux vôtres, vous fournit les informations importantes dont vous avez besoin pour faire votre magasinage. Mais après quelques échanges, on se rend compte que si Inès livre les informations pertinentes disponibles, elle semble répondre de façon mécanique, elle ne comprend pas la manière dont vous parlez, elle ne saisit pas l’humour ou les questions décalées, en d’autres termes elle n’interagit pas vraiment avec vous de manière naturelle. Inès est une agente conversationnelle, un chatbot, une IA. Il est devenu banal de discuter en ligne avec des chatbots pour demander des informations sur son assurance  maladie ou un nouveau plan bancaire, ou encore pour demander un conseil vestimentaire.

Pour l’instant, les chatbots sont repérables après quelques minutes de conversation, souvent moins. Si un chatbot réussissait à ne pas être détecté par un humain pendant un temps raisonnable, nous pourrions considérer que cette machine a passé avec succès le test de Turing et nous aurions alors, selon ce test, un cas d’intelligence artificielle, c’est-à-dire de machine qui pense. 

Dans son célèbre article, « Computing Machinery and Intelligence », le père de l’informatique moderne, Alan Turing, se propose de répondre à la question : « Une machine peut-elle penser ? » (14). Or, dès l’introduction de son article, il change le problème auquel il estime pouvoir donner une solution : une machine peut-elle se comporter de telle sorte qu’on ne puisse pas faire la différence avec une personne humaine ? Il propose alors le fameux « jeu de l’imitation » qui consiste à mettre en communication un être humain qui pose des questions (l’interrogateur) avec un autre être humain et une machine qui répondent à ses questions. Si la machine imite assez bien l’être humain au point que  l’interrogateur ne parvient pas à dire qui de l’être humain ou de la machine a répondu, nous pouvons considérer que la machine pense. C’est cela qu’on désigne par l’expression « test de Turing ».

Ce jeu de l’imitation a fait couler beaucoup d’encre et les philosophes se sont durement opposés les uns aux autres pour savoir si nous pouvions dire qu’une machine pense. Une expérience connue sous le nom de « la chambre chinoise » a été popularisée dans les années 1980 par le philosophe John Searle (15). Selon Searle, une machine qui agit extérieurement de la même façon qu’un être humain ne peut être considérée comme possédant une intelligence  au sens fort du terme. Imiter un comportement intentionnel n’est pas la même chose qu’agir de manière  intentionnelle. Pour illustrer ce point, Searle nous demande d’imaginer une chambre dans laquelle se trouve une personne qui, ne connaissant rien du chinois, va se faire passer pour un locuteur chinois. C’est une variante du jeu de l’imitation : la personne dans la chambre chinoise, appelons-le John, reçoit des messages écrits en chinois que des locuteurs chinois à l’extérieur de la chambre lui transmettent. John ne comprend rien aux messages qu’il reçoit, mais possède un manuel d’instruction très complet qui lui permet de manipuler les signes chinois et de composer des réponses qui sont comprises par les locuteurs chinois à l’extérieur de la chambre, de sorte que ces derniers pensent que les réponses ont été écrites par une personne comprenant le chinois. Searle en conclut que dans ce cas John a simulé la compétence linguistique mais qu’il ne la possède pas; il a fait croire qu’il comprenait le chinois, mais il ne comprenait pas ce qu’il écrivait. Il faut, selon Searle, appliquer la même conclusion pour l’IA : une machine intelligente manipule des signes, elle suit un algorithme, c’est-à-dire une suite d’instructions pour accomplir une tâche (ici parler), mais elle ne comprend pas ce qu’elle fait.

Ce débat est fascinant et il est loin d’être réglé, mais on n’a pas vraiment besoin de trancher la question que posait Turing pour s’interroger sur la place de l’IA dans nos vies et dans nos sociétés. Pour l’instant les chatbots bien entraînés font aussi bien que les êtres humains dans un cadre de conversations très limitées, mais elles ne font pas illusion quand ce cadre change. Et même si l’IA inaugure une ère où il est de plus en plus difficile de distinguer un être intelligent naturel et un être artificiellement intelligent, les machines intelligentes restent des outils développés pour accomplir des tâches bien définies. On peut donc laisser à la philosophie cognitive, à la métaphysique, à la psychologie et aux neurosciences le soin de débattre de la notion d’intelligence artificielle et discuter de la possibilité  que les robots développent des émotions et éprouvent de l’empathie. Le questionnement que pose l’introduction des IA dans nos vies est de type pratique, qu’il soit éthique, politique ou juridique. C’est un questionnement d’abord sur les valeurs et les principes éthiques, sur les orientations des politiques publiques et sur l’application de normes pour encadrer la recherche en IA et ses applications.

Mais parce que les technologies de l’IA sont indifférentes à leurs multiples applications, le problème n’est pas de savoir si l’IA est en soi bonne ou mauvaise, mais de déterminer quels usages et quels objectifs sont éthiques, socialement  responsables, compatibles avec les valeurs et les principes politiques démocratiques. Cependant, cette réflexion éthique ne concerne pas seulement les applications de l’IA, elle porte aussi sur la recherche en IA, ses orientations générales et ses buts. La recherche sur le nucléaire n’était pas initialement destinée à produire des bombes d’une  puissance tragique pour l’humanité. Mais plusieurs programmes scientifiques avaient ce but. Il faut donc être particulièrement attentif à la direction que prend la recherche en IA, celle qui se fait à l’université comme celle qui est développée par les entreprises privées ou par des organismes gouvernementaux.

(13) Stanley Kubrick a magistralement capté (et contribué à former) cet imaginaire avec le très humain ordinateur HAL 9000, dans son film 2001 : A Space Odyssey (1968).

 

(14) A. M. Turing (1950).

(15) J. Searle (1980), ‘Minds, Brains and Programs’. Behavioral and Brain Sciences 3, p. 417–57.

 
3.3 LES ENJEUX ÉTHIQUES DE L'IA
 

Pourquoi introduire l’éthique quand on aborde les impacts sociétaux, sociaux et économiques de l’IA ?

Peut-on se payer le luxe d’une réflexion éthique? Et n’est-il pas un peu naïf de vouloir encadrer avec des principes éthiques le développement de l’IA qui génère des profits colossaux ? Ces questions, les éthiciens les entendent fréquemment parmi des citoyens dubitatifs et aussi parmi des décideurs qui font l’expérience des limites de leur marge de manoeuvre. Pour y répondre, il faut d’abord présenter très brièvement le domaine de l’éthique quand on aborde les enjeux sociétaux de l’IA.

Pour faire simple, l’éthique est une réflexion sur les valeurs et les principes qui sous-tendent nos décisions et nos actions, quand elles affectent les intérêts légitimes d’autrui. Cela suppose que l’on puisse s’entendre sur les intérêts légitimes des personnes et c’est précisément ce qui nourrit le débat en éthique. Le domaine de l’éthique ne porte donc pas sur ce que l’on peut faire, mais en général, sur ce que l’on doit faire, ou devrait faire : on peut tuer un million de personnes avec une seule bombe nucléaire, mais doit-on le faire pour impressionner un pays ennemi et démoraliser une population en guerre ? Prenons un exemple moins tragique : on peut mentir à un ami au sujet de sa nouvelle coupe de cheveux, mais est-il moral de lui mentir pour lui épargner une déception ? Que doit-on faire dans ce cas ? Pour répondre à cette question, il faut examiner les options que l’on a : dire la vérité, ou ne pas la dire, ou ne pas dire toute la vérité, ou encore la dire d’une certaine manière. Il faut examiner les conséquences aussi de chaque option, se demander si elles sont importantes, pourquoi elles le sont. Il faut aussi réfléchir aux objectifs qui ont de la valeur (faire du bien à autrui, respecter autrui). Il faut enfin se donner une règle, un principe moral : par exemple, le principe  catégorique selon lequel il est toujours mal de mentir, peu importe les conséquences ; ou bien le principe  hypothétique selon lequel il n’est pas moralement correct de mentir sauf si…

Le domaine de l’éthique qui s’applique aux enjeux de l’IA est celui de l’éthique publique. Si on recourt au même type de réflexion en éthique publique, l’objet n’est pas le même et le contexte de réflexion non plus : l’éthique publique concerne toutes les questions qui impliquent des choix collectifs difficiles sur des pratiques sociales et  institutionnelles controversées qui concernent tous les individus en tant que membre de la société, et non d’un groupe particulier : un médecin doit-il dire à son patient la vérité sur son état de santé même si cela a pour conséquence de le déprimer et d’accélérer la maladie ? Cette question ne porte pas sur la moralité privée du médecin, mais sur le type de comportement et d’acte que l’on est en droit d’attendre d’une personne qui occupe la fonction sociale de médecin. Cette question est de nature publique et devrait faire l’objet d’un débat public pour délimiter à partir des valeurs sociales les bonnes pratiques en matière de relation patient-médecin. Par débat public, on entend toute discussion qui peut prendre des formes diverses de consultation, délibération ou participation démocratique, et qui est ouverte à une diversité d’acteurs individuels et institutionnels comme des professionnels du milieu de pratique, des représentants associatifs ou syndicaux, des experts, des décideurs publics, des citoyens. L’éthique  publique appelle à une réflexion collective pour dégager les principes des bonnes pratiques et exige que les acteurs justifient leurs propositions sur la base d’arguments acceptables dans un contexte de pluralisme. Dans le cas du mensonge médical, on peut faire appel à des valeurs partagées comme celle d’autonomie, de respect des personnes, de dignité, de bien-être ou de santé du patient, etc. À partir de ces valeurs, il est possible de construire des principes qui encadrent la pratique médicale et donnent des pistes de régulation par la mise en oeuvre d’un code de déontologie, par une modification de la loi ou la promulgation d’une nouvelle législation.

L’éthique publique n’est pas à côté ni au-dessus du droit qui a sa propre logique, mais elle permet de clarifier des enjeux de la vie sociale que différents acteurs doivent avoir à l’esprit pour répondre aux attentes normatives des citoyens et assurer une coopération sociale équitable. En ce sens, l’éthique publique façonne les politiques publiques, et peut se traduire dans une législation, une réglementation, un code de déontologie, un mécanisme d’audit, etc.

Dans le domaine de l’IA, c’est ce type de réflexion éthique que nous mettons en oeuvre. Prenons l’exemple de Melody, une agente conversationnelle médicale. Melody fait des diagnostics en ligne, accessible sur votre téléphone cellulaire, en fonction des symptômes que vous lui décrivez. D’une certaine manière elle agit comme un médecin. Cela peut être  très pratique dans une société où le système de santé public est peu développé ou peu accessible. Mais que cela soit pratique n’est pas suffisant pour autoriser la mise en service sur le marché d’une application comme Melody. En effet, cette application pose des questions éthiques qu’on ne se posait pas immédiatement avec Inès, le chatbot de conseil de vente. Par exemple, on devrait se demander si Melody doit donner à son utilisateur les différents diagnostics possibles, même si celui-ci n’est pas en mesure de comprendre l’information. Ce problème est une simple transposition d’un questionnement en éthique médicale qui a déjà reçu une réponse normative pour laquelle il y a un large consensus. La notion de décision informée, de décision libre et éclairée du patient a permis de préciser les devoirs du médecin. Cela résout-il le problème que posent Melody et ses applications jumelles qui se multiplient de manière souvent peu contrôlée (16)? Dans les grandes lignes, sans doute, mais une attention particulière à cette technologie montre que ce n’est pas aussi simple. Le contexte ne permet pas à Melody de s’assurer que le patient  comprenne le diagnostic, ni l’urgence ou non de traiter la pathologie diagnostiquée. Quelles règles inventées pour garantir le bien-être et l’autonomie du patient ? C’est tout l’enjeu de la délibération collective sur les enjeux éthiques de l’IA.

D’autres enjeux sont spécifiques à l’IA et n’ont pas encore reçu de solutions éthiques. Par exemple, si Melody se trompe sur le diagnostic et que l’état de santé de l’utilisateur qui a suivi ses recommandations se dégrade gravement, qui est responsable ? Dans le cas d’une consultation médicale avec un médecin humain, il est très facile de désigner le responsable d’une erreur médicale. Mais ce n’est pas le cas avec des algorithmes qui prennent des décisions. Faut-il tenir l’algorithme responsable ? Le développeur ou plutôt l’entreprise qui a développé cet algorithme et qui tire des profits de son utilisation ? Et si le produit est certifié, n’est-ce pas plutôt l’organisme de certification qui doit être blâmé et juridiquement sanctionné ?

Le questionnement en éthique publique introduit, on le voit bien, une réflexion sur les institutions qui permettent d’offrir des réponses crédibles à un problème moral. Il porte aussi sur le type de société que nous voulons et sur les principes de son organisation. En poursuivant la réflexion sur les chatbots médicaux, on ne peut éluder la question de l’utilité de développer de telles machines intelligentes, de leur intérêt social et humain. On doit en effet se demander s’il est acceptable que des applications intelligentes remplacent des médecins humains même en faisant l’hypothèse qu’elles sont capables de faire des diagnostics précis, voire plus précis que les humains. Que signifie une relation  patient-médecin quand le médecin est un chatbot ? Que gagne-t-on et que perd-on d’essentiel ? Ce n’est pas une question de type « utilitariste » mais une question qui porte sur la signification de nos relations sociales, sur la reconnaissance de notre vulnérabilité comme patient, sur l’identité humaine. Allons plus loin : investir dans le développement de ce genre d’IA repose sur un choix social éminemment discutable et impliquant donc une  discussion collective sur la société que l’on souhaite construire. On peut en effet considérer qu’on devrait améliorer l’accès à un système de santé publique performant et donc investir davantage dans la formation des médecins et dans une organisation équitable de la santé. 

(16) Le service de santé publique britannique, le NHS (National Health Service) a ainsi récemment créé une bibliothèque d’applications dans lesquelles on peut avoir confiance (NHS Apps Library). Les applications qui n’offrent pas de garanties suffisantes peuvent être supprimées de la bibliothèque entraînant de sévères conséquences commerciales pour l’entreprise qui vend l’application.

 
3.4 L'ÉTHIQUE DE L'IA ET LA DÉCLARATION DE MONTRÉAL
 

Le développement de l’IA et de ses applications met donc en jeu des valeurs morales fondamentales qui peuvent entrer en conflit et provoquer des controverses éthiques, sociales et politiques graves : faut-il développer des applications comme Melody pour diagnostiquer plus rapidement les personnes isolées ou améliorer le système de santé pour que tout le monde puisse consulter un médecin ? Il n’y a aucune réponse simple, mais il y a des choix à faire.

La Déclaration de Montréal est actuellement dans une version préliminaire qui sert de déclencheur à la réflexion éthique. Les valeurs qui ont été présentées dans cette version, quoiqu’elle soit incomplète, fournissent un vocabulaire moral de base pour amorcer l’analyse éthique de situations banales et pour faciliter la délibération. L’analyse du cas du chatbot Melody illustre cette fonction de la Déclaration. Pour saisir l’enjeu du jugement éclairé du patient face au diagnostic, celui de l’attribution de la faute en cas de mauvais diagnostic ou celui de l’accès à un service de santé, la Déclaration de Montréal offre un répertoire de valeurs auquel on peut se référer immédiatement : l’autonomie, la  responsabilité, la justice. Il serait aisé de montrer que la valeur de vie privée permet de situer le problème de la confidentialité des données du patient.

Les notions précédentes ont été présentées dans les différentes journées et ateliers de coconstruction (17). Elles ont servi de points de départ à la délibération sur des scénarios prospectifs et à l’élaboration de pistes de solution éthiques, politiques et juridiques aux enjeux sociétaux de l’IA. Ces exposés informatifs se terminaient sur la question générale suivante :

Comment doit-on organiser la société pour faire un usage éthique des machines intelligentes, compatible avec nos intérêts moraux et sociaux fondamentaux ? Quelles règles devrait-on suivre pour faire le meilleur usage de ces machines tout en protégeant notre autonomie, en garantissant l’égalité sociale et en répartissant équitablement les fruits de l’économie de l’IA ?

Le processus de coconstruction a permis d’apporter différentes réponses crédibles à cette interrogation.

(17) D’autres analyses ont été présentées, notamment à partir du cas des véhicules autonomes. Nous les exposerons de manière plus complète dans la version finale de ce rapport.

 

4. LA DÉMARCHE DE COCONSTRUCTION

 
4.1 LES PRINCIPES DE LA DÉMARCHE DE COCONSTRUCTION
 

Pour répondre aux nombreuses interrogations que pose l’usage des machines intelligentes et faire en sorte que l’IA se développe « en bonne intelligence » avec la démocratie, il est nécessaire de recourir à un « surplus » de démocratie et de faire participer le plus grand nombre de citoyens au processus de réflexion sur les enjeux sociaux de l’IA. L’objectif  de la démarche de coconstruction est d’ouvrir une discussion démocratique sur la manière dont on doit organiser la société pour faire un usage responsable de l’IA.

Il ne s’agit pas seulement de savoir ce que les individus pensent de telle innovation et de sonder leurs préférences «intuitives »; la coconstruction n’est pas un sondage d’opinion sur des questions du type : « Avez-vous peur que l’IA remplace les juges ? », « Préférez-vous un humain pour vous opérer plutôt qu’un robot ? ». Ce genre de question n’est pas dénué d’intérêt et la méthode du sondage donne des informations importantes aux décideurs publics et offre un précieux matériau de travail aux sciences sociales. Toutefois, si la coconstruction invite à réfléchir collectivement aux  enjeux démocratiques, elle demande également l’élaboration de réponses documentées et crédibles aux questions pressantes et la formulation de recommandations politiques et juridiques disposant d’une forte légitimité démocratique.

C’est tout le sens de la démarche initiée par la Déclaration de Montréal : rendre à la démocratie la compétence de trancher les questions morales et politiques qui concernent la société dans son ensemble. L’avenir de l’IA n’est pas seulement écrit dans des algorithmes, il réside d’abord dans l’intelligence humaine collective.

4.1.1 Les principes d'une bonne participation citoyenne
 

Dès lors que l’on fait intervenir le public dans un processus de consultation et de participation (coconstruction) sur des problématiques sociales controversées, il faut s’assurer que ce processus soit conduit de façon à éviter les risques habituellement associés à l’exercice démocratique. On fait traditionnellement deux objections pour disqualifier le recours au public :

  1. L’ignorance : selon cette objection qui est la plus fréquente, le public serait ignorant et n’aurait pas la capacité à comprendre des enjeux techniques qui requièrent un savoir scientifique, une maîtrise des formes logiques de l’argumentation et une connaissance des processus politiques et juridiques.

  2. Le populisme : selon cette objection, la participation du public non qualifié peut être l’occasion d’une manipulation démagogique qui flatte les préjugés populaires et peut conduire à l’adoption de propositions déraisonnables, hostiles au progrès social, voire tyranniques à l’égard des minorités.

Si les préjugés et une tendance à l’irrationalité ne peuvent pas être complètement éliminés chez les individus (y compris chez les experts), il est possible de surmonter ces biais de manière collective. Dans des conditions favorables, les individus non experts peuvent participer à des débats complexes sur les problèmes sociaux, comme ceux que  présente aujourd’hui la recherche en IA et ses applications industrielles. Nous pouvons identifier 4 conditions nécessaires pour que le processus de coconstruction ne soit pas détourné par les biais cognitifs des participants : la diversité épistémique, l’accès à une information pertinente, la modération, l’itération.

La diversité épistémique

Il faut tout d’abord s’assurer que les groupes délibérants manifestent la plus grande diversité interne, en termes de milieu social, de genre, de génération, ou d’origine ethnique. Cette diversité n’est pas seulement requise par l’idée que l’on se fait d’une démocratie inclusive, elle est aussi nécessaire pour augmenter la qualité épistémique des débats. Cela signifie simplement que chacun apporte une perspective différente sur le sujet débattu et enrichit la discussion.

L'accès à une information pertinente

Nous savons cependant que la diversité épistémique ne suffit pas et que si les participants n’ont aucune compétence ou aucune connaissance relative au domaine envisagé, ils ne peuvent produire aucune connaissance nouvelle ni s’orienter dans la discussion. Ils risquent alors collectivement d’amplifier les erreurs individuelles. Il faut donc préparer les participants en leur fournissant une information pertinente et de qualité, à la fois accessible et fiable. La  délibération doit donc être précédée par une phase d’information.

La modération

Outre le fait de disposer d’une information de qualité, il est nécessaire que les participants raisonnent librement, c’est-à-dire d’abord sans être entravés par des biais cognitifs. On appelle biais cognitifs, les distorsions de la pensée rationnelle par des mécanismes intuitifs. L’un des plus communs et des plus problématiques dans une délibération est le biais de confirmation : on a tendance à n’admettre que les opinions qui confirment nos propres croyances, et à rejeter celles qui vont à l’encontre de ce que nous croyons déjà. Il y a des dizaines de biais cognitifs qui peuvent déformer le cours logique de notre réflexion.

Mais il existe aussi des biais propres à la délibération elle-même, comme la tendance à adopter des positions de plus en plus radicales : si le groupe qui délibère est initialement méfiant à l’égard des innovations en IA, il est probable qu’il y soit tout à fait hostile à la fin du processus de délibération. C’est pour éviter ce genre de résultat mécanique qu’il est  important de s’assurer de la diversité épistémique du groupe délibérant et de mettre en place une instance de modération.

Celle-ci ne prend pas nécessairement la forme d’une intervention personnelle par un modérateur. Si nous ne renonçons pas à la modération personnelle, nous croyons pouvoir surmonter les biais de la délibération par d’autres moyens, comme en introduisant des événements imprévus dans les scénarios amorçant les discussions.

L'itération

Idéalement, nous devrions pouvoir convoquer l’ensemble de la population pour participer à la réflexion sur le développement responsable de l’IA. Cependant, les conditions que nous avons décrites ne peuvent pas être mises en oeuvre pour de très grands groupes, encore moins pour une société de plusieurs millions de personnes. Il est donc important de mener la participation citoyenne dans des groupes restreints et de multiplier les rencontres. C’est la phase d’itération de la coconstruction.

Les raisons pour procéder ainsi sont techniques, mais peuvent facilement être comprises. Un mathématicien et acteur
de la Révolution française, le marquis de Condorcet, avait montré que le jugement des groupes est toujours plus exact que celui des individus pris séparément, et que son exactitude augmente à mesure que le groupe est grand. Mais il y a deux conditions pour que ce soit le cas : il faut que les individus dans le groupe aient plus d’une chance sur deux (1/2) d’avoir raison, et il ne faut pas qu’ils communiquent entre eux (Condorcet craignait à juste titre les risques de manipulation).

Or, dans les très grands groupes, on ne peut pas s’assurer que tous les individus aient la compétence requise et que chacun ait plus d’une chance sur deux d’avoir une opinion adéquate. Permettre la délibération (la communication entre eux) est un des moyens d’augmenter la compétence des participants pourvu qu’elle soit encadrée, comme nous proposons de le faire. Certes, cela ne satisfait pas la 2e condition de Condordet, mais cela permet de garantir la 1re condition. Et pour accroître la qualité des opinions, il convient alors de multiplier les groupes qui délibèrent : puisque l’on ne peut pas accroître la taille du groupe, il faut accroître le nombre de participants en procédant à une itération des sessions de participation.

Pour toutes ces raisons, nous avons retenu la forme de l’atelier de coconstruction qui réunit des citoyens non experts, des experts, des parties prenantes (associations, syndicats, représentants professionnels, entreprises) et des acteurs de la vie politique. Ces ateliers sont organisés selon des formats différents qui sont adaptés aux lieux de délibération et aux disponibilités des participants, et permettent de satisfaire aux conditions d’une participation citoyenne féconde et robuste.

 
4.1.2 Experts et citoyens

Pourquoi donner la parole aux citoyens sur des questions éthiques et politiques complexes qui demandent une bonne connaissance des technologies discutées ? Pourquoi ne pas consulter plutôt les experts seulement? Il y a de nombreuses raisons, mais la plus simple est que l’IA affecte la vie de tous, qu’elle est l’affaire de tous, et que tout le  monde doit avoir son mot à dire sur les orientations socialement désirables de son développement.

Même lorsque nous ne sommes pas en présence d’un dilemme moral au sens strict, les questions d’éthique publique ne peuvent être tranchées sans faire des choix qui valorisent certains intérêts moraux au détriment d’autres, sans pour autant les négliger. C’est le résultat du pluralisme des valeurs qui définit le contexte moral et politique des sociétés démocratiques modernes. Il est ainsi possible que l’on valorise le bien-être en contestant la priorité du  consentement : pensons à une application médicale qui aurait un accès à des données personnelles pour lequel on n’a pas consenti mais qui permettrait de guérir plus efficacement des maladies graves grâce à ces données. Ce genre de choix éthique et social revient à l’ensemble des membres de notre société démocratique et non à une partie, à une minorité, fût-elle experte.

Le rôle des experts n’est pas de résoudre, à la place des citoyens, les dilemmes éthiques que pose l’IA ni de se transformer en législateurs. À quoi servent les experts alors ? Les experts qui participent au processus de coconstruction de la Déclaration de Montréal n’ont pas l’intention de raisonner à la place des citoyens pour proposer un cadre éthique et légal que ces derniers se contenteraient de valider. Pour penser les enjeux éthiques et sociaux complexes de l’IA, l’expertise doit être au service de la réflexion citoyenne.

Parfois les éthiciens donnent l’impression de vouloir donner des leçons de morale, de connaître les réponses aux questions épineuses que se pose le public, et même de pouvoir régler d’avance les défis de demain. Il est important de préciser leur rôle.

Dans le processus de cocontruction, les éthiciens ont trois tâches à la fois modestes et cruciales :

  • S’assurer des conditions favorables de la participation citoyenne

  • Clarifier les enjeux éthiques qui sous-tendent les controverses autour de l’intelligence artificielle

  • Rationaliser les arguments défendus par les participants en leur indiquant les arguments que l’on sait erronés ou biaisés et en leur expliquant les raisons pour lesquels ils sont erronés.

Le rôle des éthiciens est donc celui d’un accompagnement éclairé. Les experts dans les autres domaines de recherche (en informatique, en santé, en sécurité, en droit, etc.) ont également un rôle d’accompagnement en fournissant aux  participants les informations les plus utiles et les plus fiables sur l’objet de la controverse : Comment fonctionne un algorithme qui apprend à établir des diagnostics ? Le médecin peut-il être remplacé par un robot programmé pour le diagnostic ? Quelles sont les protections que nous pouvons opposer aux tentatives de piratage de nos données  médicales ? Etc.

Toutefois, il faut bien admettre que les experts eux-mêmes manifestent parfois des biais cognitifs importants. Ils peuvent se montrer trop optimistes ou trop pessimistes sur les nouvelles technologies qu’ils connaissent bien; ils ont également tendance à être trop confiants dans leur jugement, en particulier quand ils estiment être en mesure  e prédire les évolutions de leur domaine de recherche, les changements sociaux, etc. C’est en les faisant participer comme citoyens aux ateliers de coconstruction qu’on réduit les biais propres à l’expertise ainsi que les effets d’autorité que produit l’asymétrie de savoir avec les autres participants.

Les ateliers de coconstruction sont des lieux de participation qui permettent de donner des orientations au développement socialement souhaitable de l’IA, d’innover par des propositions qui font bouger les cadres d’analyse admis. Cet apport essentiel de la délibération citoyenne est ensuite analysé et approfondi par des comités de travail constitué d’experts de différents milieux (chercheurs, professionnels). Ce travail d’approfondissement et de rédaction de recommandations suit les orientations définies par la délibération et reste fidèle aux propositions issues des ateliers de la coconstruction.

4.2 LA MÉTHODOLOGIE DES ATELIERS DE COCONSTRUCTION
 

La version préliminaire de la Déclaration de Montréal sur l’IA responsable, présentée le 3 novembre 2017 lors du Forum IA responsable, sert d’assises au processus de coconstruction. Schématiquement, après avoir statué sur le «quoi ? » (quels principes éthiques souhaitables devraient être rassemblés dans une déclaration sur l’éthique de l’intelligence artificielle ?), il s’agit dans cette nouvelle phase d’anticiper avec les citoyens et parties prenantes comment des controverses éthiques pourraient surgir dans les prochaines années à propos de l’IA (dans les secteurs de la santé, de la justice, de la ville intelligente, de l’éducation et de la culture, du monde du travail et des services publics), pour imaginer ensuite comment on pourrait y répondre (par exemple, par un dispositif comme une certification sectorielle, un nouvel acteur-médiateur, un formulaire ou une norme, par une politique publique ou un programme de recherche).

L’objectif de la démarche de coconstruction et de ses ateliers est de mettre à l’épreuve les principes de la Déclaration de Montréal IA Responsable à l’aide de scénarios prospectifs. Ultimement, le processus permettra de préciser les enjeux éthiques sectoriels, et de formuler des recommandations prioritaires auprès de la communauté IA.

Déclaration de Montréal IA Responsable

(3 novembre 2017)

 

7 principes pour un déploiement responsable de l’IA dans la société

Ateliers de coconstruction

(février-mai 2018)

Scénarios sectoriels 2025 et principes de la Déclaration

Enjeux éthiques sectoriels

Recommandations prioritaires

Recommandations au Gouvernement du Québec et aux parties prenantes

 

Déclaration de Montréal IA Responsable validée

(fin 2018)

Plus de 10 ateliers de coconstruction ont été organisés de février à mai : des cafés citoyens de 3 heures dans des bibliothèques publiques, et deux grandes journées de coconstruction avec des citoyens, des experts et des parties prenantes variées (à la SAT à Montréal, puis au Musée de la civilisation à Québec).

Le choix d’organiser des cafés citoyens dans les bibliothèques publiques est explicitement lié à la dynamique de réinvention actuelle de ces services publics au Québec et au Canada (18). En passant du modèle de l’espace de prêt documentaire à celui de la « bibliothèque tiers-lieux » inclusive et cherchant à renforcer les capabilités de tous les citoyens (ex. avec des services de littératie numérique, de soutien aux citoyens, des espaces de discussion et de  médiation culturelle, le prêt d’outils et la création de Fab Labs), les bibliothèques publiques auront très certainement un rôle clé à jouer dans le déploiement responsable de l’IA au Québec et au Canada.

Les journées de coconstruction se sont déroulées dans des lieux emblématiques (Société des arts technologiques à Montréal, Musée de la civilisation à Québec) et ont notamment mis l’accent sur la rencontre entre les parties prenantes et les disciplines très variées qui doivent collaborer pour imaginer un déploiement responsable de l’IA dans la société québécoise.

(18) Christophe Abrassart, Philippe Gauthier, Sébastien Proulx et Marie D. Martel, Le design social : une sociologie des associations par le design? Le cas de deux démarches de codesign dans des projets de rénovation des bibliothèques de la Ville de Montréal, Lien social et Politiques, 2015, n° 73, p. 117-138

 
4.3 ORIGINALITÉ DE LA DÉMARCHE DE COCONSTRUCTION

Au regard des autres initiatives en éthiques de l’IA actuellement en cours dans le monde, cette démarche de coconstruction présentera en particulier trois dimensions originales et innovantes :

 
  • Tout d’abord, le recours aux méthodes de prospective stratégique (« foresight »), avec des scénarios sectoriels en 2025 exemplifiant par de courts récits comment des controverses éthiques sur l’IA pourraient surgir ou s’amplifier dans les prochaines années (dans les secteurs de la santé, de la justice, de la ville intelligente, de l’éducation et de la culture, du monde du travail). Ces scénarios 2025, qui présentent une variété de situations possibles face à un avenir très ouvert, seront utilisés comme déclencheurs de débats, pour identifier, préciser ou anticiper des enjeux éthiques sectoriels sur le déploiement de l’IA dans les prochaines années. Ces discussions à l’horizon 2025 permettront ensuite de formuler rétrospectivement des recommandations concrètes pour 2018-2020, pour nous diriger vers des situations collectivement souhaitables.

  • Ensuite, le recours à des méthodes d’animationde design participatif en « forum hybride » (19)pluridisciplinaire, incluant les citoyens et lesparties prenantes, dans un contexte d’incertitudepartagée face aux futurs possibles (pourapprofondir un scénario, concevoir des dispositifsde réponse à un risque éthique, proposer uncomplément à la Déclaration de Montréal encas d’enjeu orphelin, i.e. sans principe éthiquecorrespondant).

  • Enfin, une attention aux « biais de paradigmes » qui ont des effets de cadrage très puissants dans la manière de poser les problèmes (ex. aborder les enjeux éthiques de la voiture autonome uniquement sous l’angle du dilemme du tramway (ex. site Moral Machine du MIT) et dans le cadre du paradigme de la « vitesse-distance » en design des transports), dans le but d’assurer un pluralisme des enjeux et de rendre visibles des situations encore inconnues ou très émergentes dans un contexte de changement rapide.

Cette démarche de coconstruction vise d’une manière générale à élaborer une trajectoire apprenante pour concevoir, au fil des événements, une trousse d’animation reproductible, conviviale et adaptable, qui pourra être publiée en «open source » à l’issue de la démarche de coconstruction.

Le détail des cafés citoyens et des journées de coconstruction se trouve en annexe du rapport.

(19) Callon, Lacoumes, Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil, 2001

 
4.4 CAFÉS CITOYENS EN MARGE DES BIBLIOTHÈQUES
 

Il faut également mentionner l’implication de deux étudiants en philosophie de l’Université de Montréal, Pauline Noiseau et Xavier Boileau, qui ont organisé de février à avril 2018, plusieurs cafés citoyens dans des lieux publics autres que les bibliothèques, et dont la formule était davantage axée sur les discussions libres autour d’un enjeu de l’IA. Les modérateurs ont utilisé des scénarios très courts, et animé des séances de 2 heures. Ces séances ont constitué des moments forts de délibération avec des citoyens qui ne demandent qu’à participer davantage aux débats publics, mais qui sont rarement sollicités. Ainsi, un café citoyen à la Maison d’Haïti, le 25 avril 2018, a permis à des jeunes scolarisés au secondaire et à des retraités du quartier Saint-Michel de Montréal-Nord d’échanger autour des enjeux de l’IA. À partir d’un scénario sur l’IA sur les objets connectés domestiques (un réfrigérateur intelligent), cette séance a notamment suscité des réflexions originales sur la cuisine comme activité humaine relationnelle posant des enjeux d’authenticité, de lien affectif (la « touche d’amour ») et d’habileté sociale, enjeux qui n’étaient pas ressortis des autres types de consultation à partir du même scénario.

4.5 PORTRAIT DES PARTICIPANTS
 

Le recrutement de citoyens, d’experts et de professionnels de différents secteurs du marché du travail a permis d’atteindre une diversité de participants pour la coconstruction. Les facultés universitaires, ainsi que les Centres de recherche interuniversitaires et leurs réseaux, ont permis de rejoindre un nombre important d’acteurs impliqués dans le développement et l’utilisation de l’IA.

Pour rejoindre le grand public, les réseaux sociaux et sites web des différents partenaires ont joué un rôle important, bien que ce soit les efforts de recrutement locaux de chaque bibliothèque impliquée qui furent les plus déterminants.

Fait à noter, il y a eu une quasi-parité hommes/femmes dans les ateliers. Une grande majorité des participants possèdent une éducation post-secondaire et se trouve dans la tranche d’âge 19-34 ans.

5. PARCOURS DÉLIBÉRATIFS DANS LES ATELIERS

EXEMPLES DE DEUX SECTEURS : VILLE INTELLIGENTE ET MONDE DU TRAVAIL

 

5.1 LES PARCOURS DÉLIBÉRATIFS

 

Comment se sont déroulées les discussions et les délibérations dans les ateliers de coconstruction ? Quelles réflexions ont-elles suscité? Quels ont été les grands jalons de la discussion pour parvenir à des propositions d’encadrement de l’IA ? Cette section du document présente en détail certains faits saillants des délibérations entre les participants, où chacun a pris soin de préciser les raisons, les principes et les valeurs justifiant sa position sur le scénario prospectif proposé comme point de départ, que ce soit pour exprimer un accord, un désaccord, une nuance ou un nouveau questionnement. En un mot, pour faire ce que la sociologie pragmatique a qualifié de justification.

Pour illustrer ce travail, le parcours de deux équipes représentant deux secteurs parmi les cinq abordés dans la coconstruction a été choisi :

une table de citoyens ayant traité de la voiture autonome (secteur ville intelligente) et une table de chercheurs et experts ayant traité de l’impact de l’IA sur l’emploi dans les entreprises (secteur monde du travail).

Pour formuler ses propositions, chaque équipe a parcouru trois étapes où se sont succédées la génération d’idées puis la délibération sur ces idées :

Première étape

la formulation d’enjeux éthiques et sociaux sectoriels en 2025 (en croisant les principes généraux de la Déclaration de Montréal et des situations d’usagers en 2025 décrites dans les scénarios déclencheurs de débats) : la formulation individuelle d’enjeux (sur des Post-it) a ensuite été approfondie lors d’une discussion collective d’où est ressortie une sélection de trois enjeux prioritaires.

Deuxième étape

la formulation de recommandations à mettre en place dès 2018-2020 pour préparer un déploiement responsable de l’IA au Québec : de la formulation de recommandations au choix de quelques mesures pour la « Une » du Journal.

Troisième étape

la mise en récit du lancement d’une première recommandation en 2020 (la « Une » du Journal) pour prendre la mesure du « temps de l’action collective » avec ses contraintes organisationnelles : de la formulation d’idées à leur synthèse ordonnée dans un récit.

Soulignons qu’entre ces étapes et micro-étapes du parcours délibératif, la « nature » des idées générées varie : certaines sont des intuitions individuelles (lorsqu’au début de l’exercice, les participants formulent sur des Post-its plusieurs enjeux sectoriels), d’autres résultent d’une discussion collective (où chacun justifie son point de vue) et d’autres enfin, sont le résultat d’une hiérarchisation effectuée par le groupe (lorsqu’en fin d‘étape les participants sélectionnent trois enjeux clés à inscrire sur l’affiche de synthèse).

On retrouve ainsi dans le fonctionnement de ces ateliers prospectifs trois propriétés des dispositifs délibératifs soulignés par Blondiaux et Sintomer dans leur article L’impératif délibératif (20) (Politix, 2002, p. 25-26) : rendre possible l’imagination de solutions nouvelles dans un monde incertain; permettre une montée en généralité et viser des consensus ou des « désaccords délibératifs » dans une société marquée par le pluralisme des valeurs ; et enfin, donner une source factuelle et normative de la légitimité par l’inclusion de tous à ces délibérations.

(20) Blondiaux L. et Sintomer Y., L’impératif délibératif, revue Politix, 2002, p. 25-26

 
5.1.1 Secteur ville intelligente :
          La voiture autonome (VA) et le juste partage de la rue
 

Résumé du scénario 2025 de départ.

En 2025, les premières VA circulent à Montréal et une controverse sur le partage de la rue et de l’espace public apparaît. Des voies sont maintenant réservées aux VA et protégées par des barrières, pour qu’ils puissent rouler sans risque d’accident à une allure modérée, mais fluide (50 km/h). Les VA peuvent aussi rouler ailleurs, mais à des vitesses très lentes (25 km/h). Les manifestants pour la mobilité active (marche, vélo) perturbent le fonctionnement de ces voies protégées, sachant que les algorithmes des VA sont réglés en mode « altruiste », pour protéger les personnes extérieures.

L’objectif de ce scénario était d’ouvrir une discussion sur les enjeux éthiques de la VA à partir d’une situation restituant la densité et la complexité de la ville : des vitesses lentes et différentes, la fluidité comme critère prioritaire à la vitesse, des barrières de protection pour la sécurité, la rue comme espace partagé entre des usages concurrents.

Le parcours délibératif présenté est issu d’une table tenue en 3 h dans une bibliothèque publique de Montréal, avec huit citoyens et citoyennes intéressés par les nouvelles technologies et ayant par ailleurs des pratiques de mobilité active en famille (vélo, marche). Partant de ce scénario de 2025, la discussion a débouché sur la formulation d’une initiative présentée en « Une » de la Gazette de l’IA responsable du 13 mars 2020 : « Premier atelier de littératie en mobilité autonome ». Quel a été le parcours délibératif de ce groupe pour mener à cette proposition originale ? Quels ont été ses moments marquants ? Comment se sont enrichies les idées à chaque étape ? Nous présentons, en les commentant, certains moments significatifs du parcours suivi par cette équipe.

Premier moment délibératif : Formulation d'enjeux éthiques en 2025

De nombreuses interrogations rédigées sur des Post-it ont été soumises par les participants en relation avec différents principes de la Déclaration de Montréal :

Le principe d'autonomie

« Est-ce que les humains vont devenir trop dépendants lors de leur déplacement ? », « Est-ce que la liberté de mouvement sera limitée par l ‘IA ? », « On délègue beaucoup de micro-décision à des
IA et systèmes interconnectés au détriment de l’humain. »

Le principe de bien-être

« Beaucoup moins de place pour la spontanéité avec les VA. » , « Quel sera le développement des quartiers par rapport aux axes routiers des VA ? » , « Est-ce que les données des déplacements influencent  l’urbanisation des villes ? »

Le principe de démocratie et de justice

« Quelle est la différence d’aménagement des axes de déplacement dans des quartiers populaires par rapport aux quartiers aisés? », « Est-ce que seuls les mieux situés bénéficient de la fluidité du trafic ? »

Le principe de vie privée

« Pourra-t-on retracer tous les déplacements des gens ? », de responsabilité : « Qui a la responsabilité de l’accident ? », ou de sécurité : « Possibilité de hacker des flottes de véhicules? », ce dernier  principe étant proposé par les participants, en complément de ceux de la déclaration.

Plusieurs discussions approfondies ont ensuite eu lieu, les participants rebondissant sur les premières idées pour en générer d’autres sur la spontanéité et la liberté des trajets, sur la sécurité des données personnelles et leur gestion par un organisme centralisé, sur la question du réglage des algorithmes et de la possibilité de les détourner.

Puis, après près de 45 minutes de discussion, les participants ont sélectionné, à l’aide de pastilles colorées, des regroupements d’enjeux éthiques pour 2025 leur semblant prioritaires. Les votes des participants à l’aide de pastilles colorées positionnées sur le tableau des Post-it et des idées discutées, ont convergé sur les idées associées à quatre principes de la Déclaration de Montréal, dont deux ont été regroupés : sécurité, justice, et bien-être et autonomie.

Cette sélection d’enjeux prioritaires par l’équipe est originale : si l’enjeu de sécurité, et ceux de responsabilité et de vie privée sont souvent invoqués dans les études et les débats sur les VA, ceux de justice, de bien-être et d’autonomie le sont beaucoup moins.

Deuxième moment délibératif : Propositions d'encadrement de l'IA pour 2018-2020

Pour répondre à ces enjeux, l’équipe a poursuivi ses discussions en essayant de réfléchir ensemble aux quatre principes associés. Plusieurs propositions d’encadrement de l’IA ont été formulées par les participants. Nous en présentons ici trois (sur six), qui permettent de suivre le cheminement des idées jusqu’à la formulation de la « Une » du Journal.

Ces propositions, qui dénotent une véritable créativité institutionnelle (au-delà des exemples d’instruments très généraux donnés dans le livret du participant) se situent dans la lignée des enjeux identifiés à l’étape précédente, mais présentent aussi un enrichissement des idées (ce ne sont pas de simples déductions d’instruments adaptés à partir d’un cas éthique identifié). L’idée de formation à la vigilance et celle de la participation à la décision collective (par un comité multipartite et une planification ouverte) conduisent en effet à des propositions de renforcement des capacités et des formes de démocratie locale.

Troisième moment délibératif : Écriture de la "Une" du journal en 2020

Ces mesures ont ensuite été mises en récit de la manière suivante dans l’affiche. La « Une » de la Gazette de l’IA responsable du 13 mars 2020 formulée par l’équipe était la suivante :

"Premier atelier de littératie en
mobilité autonome"

« Le réseau des bibliothèques publiques du Québec a mis en place un programme de formation sur l’utilisation des véhicules autonomes. Au programme: la vigilance collective; le code de déontologie; comment s’impliquer dans le comité décisionnel de  la ville; l’usage partagé de la rue entre piétons, vélos, VA, camions; l’explication des règlements; des séances d’essais; la question du réglage des algorithmes. »

Cette « Une » du Journal, qui a été formulée à l’issue d’une discussion entre les participants, contribue à nouveau à la progression des idées. En effet, le principe d’un atelier de « littératie de la mobilité autonome » permet une création de sens inédite en intégrant les différentes recommandations formulées à l’étape précédente et en élargissant le point de vue pour parler de mobilité autonome et non simplement de VA (donc en permettant la possibilité de trajets multimodaux autonomes). Cette « Une » présente également un dispositif d’action collective avec une cible de progrès (la formation et les capacités des citoyens, la possibilité de participer au comité décisionnel des villes sur le  déploiement des VA) et une organisation (un déploiement dans les bibliothèques publiques du Québec, qui sont en  pleine transformation actuellement pour devenir des tiers-lieux de services culturels pour tous les citoyens).

Le résultat de cette table est particulièrement intéressant car il permet d’envisager la question éthique des véhicules autonome sous l’angle de l’autonomie et de la justice sociale dans la ville, et non exclusivement selon la problématique de la responsabilité dans un scénario d’accident, comme le propose par exemple l’initiative Moral Machine du MIT à partir du dilemme moral du tramway (21).

(21) Site du MIT : http://moralmachine.mit.edu

5.1.2 Secteur du monde du travail :
          Une restructuration socialement responsable?

Résumé du scénario 2025 de départ.

En 2025, de nombreuses entreprises utilisent l’IA dans leurs outils de gestion. C’est le cas d’une entreprise de logistique écologique qui doit investir massivement dans l’IA et la robotisation pour maintenir sa compétitivité. Tri des colis, routage, suivi administratif, calcul des bilans de carbone des trajets, camions autonomes électriques : au total un tiers des postes de l’entreprise pourraient être supprimés. L’entreprise, qui est très engagée socialement, voudrait faire cette restructuration de manière socialement responsable, par exemple en créant une Coop de traitement des data pour réembaucher un maximum de salariés,  indépendamment des grandes entreprises en place. Y parviendra-t-elle à temps ?

L’objectif de ce scénario était d’ouvrir une discussion sur les enjeux éthiques et sociaux du processus de changement provoqué par l’IA que vont rencontrer les milliers de PME québécoises, ainsi que les grandes entreprises, dans la décennie 2020-2030.

Le parcours délibératif présenté dans cette section est issu d’une table tenue lors d’une journée complète à Montréal regroupant près de dix chercheurs et experts variés travaillant sur les mutations du monde du travail, la participation sociale et la responsabilité sociale des entreprises ou encore pour un syndicat. Une citoyenne ayant  préalablement participé à un atelier dans une bibliothèque publique était également présente à cette table.

Partant de ce scénario en 2025, le travail de cette équipe a débouché sur la formulation d’une initiative présentée en « Une » de la Gazette de l’IA responsable du 18 février 2020 : « Premières mesures du comité interministériel mixte sur la transition numérique responsable ». Comme dans le cas précédent sur la voiture autonome, quel a été le parcours délibératif de ce groupe pour aboutir à cette proposition ? Quels ont été ses moments marquants ? Comment se sont enrichies les idées à chaque étape ? Nous présentons, en les commentant, certains moments significatifs du parcours suivi par cette équipe.

Premier moment délibératif : Formulation d'enjeux éthiques en 2025

De nombreux Post-it ont été rédigés dans la première partie de l’atelier en matinée par les participants. En voici un extrait et un aperçu à travers quelques formules issues des Post-it et du tableau de leur regroupement par principes de la Déclaration de Montréal.


Certains enjeux formulés ont été associés à différents principes de la Déclaration de Montréal :

Le principe de bien-être

« Que doit-on favoriser ? L’entreprise ou la société ? », « Adopter différentes perspectives sur le bien-être : individuel (le salarié), le développement collectif et social, le développement économique  (PME) », « Quels sont les idéaux de performance quand le robot ou le co-bot ne se fatigue pas à la différence de l’humain ? », « Quels sont les aspects positifs possibles : renforcement professionnel, par ex. en médecine, une baisse de la pénibilité sur certains postes », « Quels sont les nouvelles formes de travail et de protection avec le travail-loisir ? »

Le principe d'autonomie

« Quels parcours professionnels et de vie? Peut-on ne pas réorienter sa carrière en fonction de l’IA? Avec quelles conséquences? », « autonomie collective: pour l’anticipation collective et critique  du discours de l’urgence de l’adaptation»

Le principe de responsabilité

« Qui est tenu responsable de ces changements ? », « La responsabilité éthique et sociale de la transition est-elle individuelle – chaque entreprise – ou collective – la société, le gouvernement? »,
« quel financement pour la transition? »; 
« Comment aligner l’impératif de rentabilité et la responsabilité dans un contexte d’urgence ? »

Le principe de connaissance

« Quelle collaboration entre humains et robots ? Charge de travail, santé-sécurité, formation, acceptabilité, cybersécurité », « Comment sont collectées les données dans un contexte où ce travail est principalement opéré par les entreprises privées (GAFAM) ? », « Comment ne pas figer
les gens dans des classes ? », « Quelles sont les possibilités de données partagées ? », « Quel est l’impact sur le système éducatif ? »

Le principe de justice

« Quelle indépendance face à la concentration de pouvoir des GAFAM ? », « Quelle redistribution sociale des bénéfices de l’IA ? », « Est-ce que
les gains de productivité par l’IA et l’industrie 4.0 permettront de financer la transition sociale si les entreprises pratiquent l’évitement fiscal ?», « Quelle équité en cas de partage et codification
des connaissances tacites des salariés pour les transformer en data ou nourrir la robotisation ? », « A-t-on le choix, en tant que travailleur, de ne pas divulguer ces informations ? », « Sur quels critères
va-t-on choisir ceux qui seront remplacés et ceux qui seront formés ? », « Quel accès à la protection sociale de demain ? », « Quels accès aux droits, comme celui d’association, avec les nouvelles  organisations du travail ? »

Le principe de démocratie

« La précarisation est-elle une fatalité alors qu’on peut anticiper la transition ?», « la vision à court terme politisée par opposition à la vision à long terme », « l’obscurcissement des processus  décisionnels », « des risques de biais dans les ensembles d’apprentissage des algorithmes », « la nécessité d’un débat démocratique ».

Nous pouvons souligner ici que la typologie des principes de la Déclaration de Montréal sur l’IA responsable a bien fonctionné pour donner des balises à la discussion, et que les participants ont même proposé des problématiques originales sur certains principes : la nécessité d’aborder le bien-être et la responsabilité de la transition de différents  points de vue (individuel et collectif) ; le rapport au temps social, avec l’opposition entre l’anticipation collective et un discours opaque de l’urgence, comme condition de notre autonomie collective et de notre exercice de la démocratie (le manque de temps empêchant le travail démocratique informé); une forte exigence de justice sur la redistribution sociale des bénéfices de l’IA, notamment au sujet de l’équité accompagnant la codification, et donc l’automatisation possible, des compétences des salariés.

Après une bonne heure de discussion, les participants ont sélectionné, à l’aide de pastilles colorées des regroupements d’enjeux éthiques en 2025 leur semblant prioritaires. Les votes étant répartis assez également sur les différents enjeux,  jugés aussi importants par le groupe, la formulation des trois enjeux prioritaires pour l’affiche a aussi relevé d’un exercice de synthèse des idées discutées dans cette première partie de l’atelier (voir tableau ci-dessous).

Deuxième moment délibératif : Propositions d'encadrement de l'IA pour 2018-2020

Pour répondre à ces enjeux, l’équipe a poursuivi ses discussions en après-midi avec un nouveau tour de table menant à la rédaction par les participants de propositions d’encadrement de l’IA sur des Post-it, ce qui a conduit à de nombreuses propositions qui ont été discutées une par une collectivement. Le tableau ci-dessous en présente un extrait (six propositions sur plus de dix formulées par le groupe), afin de suivre le cheminement des idées jusqu’à la formulation de la « Une » du Journal.

Comme dans le cas précédent sur le véhicule autonome, les propositions dénotent une véritable créativité institutionnelle (au-delà des exemples d’instruments très généraux donnés dans le livret du participant). Elles se situent également dans la  lignée des enjeux identifiés à l’étape précédente, mais présentent aussi un enrichissement des idées. Si la littératie numérique est bien un objectif à l’agenda de la politique (ex. Stratégie numérique du Québec), c’est la nécessité qu’elle prenne de l’ampleur qui a été soulignée. Les autres mesures proposées sont inédites et invitent à concevoir de nouveaux dispositifs publics, multipartites ou collectifs pour assurer une véritable autonomie de la société québécoise face aux enjeux de l’IA dans le monde du travail. Dans ce sens, le groupe a pris le parti d’une responsabilité collective face à l’IA dans
sa transition vers la société.

Troisième moment délibératif : Propositions d'encadrement de l'IA pour 2018-2020

Ces mesures ont ensuite été mises en récit dans l’affiche. La « Une » de la Gazette de l’IA responsable du 18 février 2020 formulée par l’équipe était la suivante :

Premières mesures du comité interministériel
mixte sur la transition numérique responsable

Le nouveau comité, créé le 14 mars 2018, suite à la journée de coconstruction pour la Déclaration de Montréal pour l’IA responsable, s’est rapidement mis au travail et a élaboré une stratégie cohérente et intégrée avec toutes les parties prenantes. En ce début de 2020, le comité est fier d’annoncer le démarrage de 4 programmes :

  1. Un nouveau fonds d’assurance numérique doté de 2 milliards (financé par les gains de productivité imputables à l’IA).

  2. Une convention avec tous les cégeps et universités pour accélérer les renouvellements de programmes de formation.

  3. Un programme de soutien à la création de coopératives de travailleurs autonomes (contre la précarisation).

  4. Un fonds de littératie doté de 10 milliards sur 5 ans sur la base d’un nouveau référentiel de compétences.

Cette « Une » du Journal, qui a été formulée à l’issue d’une discussion entre les participants, contribue à nouveau à la progression des idées. En effet, le Comité interministériel mixte sur la transition numérique responsable serait une création. Ce nouvel acteur institutionnel, issu d’une réflexion sur un scénario de 2025 sur l’impact de l’IA dans le monde du travail au Québec, pourrait représenter une nouvelle étape commune à plusieurs politiques publiques qui abordent bien la transition numérique et l’enjeu de la littératie numérique mais ne pose pas la question de l’impact social de l’IA : la Stratégie numérique du Québec du ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation (MESI), la Stratégie nationale sur la main-d’oeuvre 2018-2023 du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MTESS), le Plan stratégique 2017-2022 du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES). Ce nouvel acteur, qui pourrait émaner d’une collaboration transversale entre la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT), le Comité consultatif sur le numérique et la Commission mixte de l’enseignement supérieur, anticiperait en particulier les mutations du monde du travail et les nouveaux enjeux de formation et d’adaptation provoqués par le déploiement de l’IA dans les organisations publiques et privées au Québec.

6. LES PREMIERS RÉSULTATS DE LA COCONSTRUCTION

 

6.1 RÉSUMÉ

 

Les citoyens se sont réunis autour de 45 tables pour discuter de leur perception des enjeux liés à l’application des principes de la Déclaration.

6.2 LES DONNÉES DE LA COCONSTRUCTION : NOTES EXPLICATIVES

 

La présente section fait état des résultats collectés lors des tables de coconstruction qui ont eu lieu à l’hiver 2018 dans le cadre de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle, soit 45 tables qui ont
réuni des centaines de citoyens. Les discussions se sont organisées autour de 5 grands secteurs de développement de l’IA : le secteur de l’éducation (9 tables); le secteur judiciaire et police prédictive (8 tables); le secteur de la santé (12 tables), le secteur du travail (5 tables), et le secteur ville intelligente et objets connectés (11 tables).

Ces résultats sont issus d’une analyse préliminaire et non exhaustive des deux principaux axes discutés autour de chaque table : les différents enjeux que soulève le développement de l’IA ainsi que des pistes de solution identifiées pour y répondre qui sont ressorties des discussions citoyennes sur la base de scénarios déclencheurs. À ce stade, cette analyse est restée descriptive et au plus proche de la parole des citoyens. Pour les fins de ce rapport, l’accent a été mis sur : 1) les grandes directions attendues en termes de développement responsable de l’IA; 2) la présentation des enjeux que les citoyens ont considérés comme prioritaires; 3) les enjeux qui pourraient mener à la création de nouveaux principes dans la Déclaration; 4) les pistes de solutions identifiées par les citoyens pour répondre à ces enjeux.

Les grandes directions attendues en termes de développement responsable de l’IA réfèrent aux recommandations des citoyens qui ne se sont pas précisées en pistes de solution concrètes. Elles permettent néanmoins de dégager les principales positions et attentes normatives des citoyens face au développement de l’IA.

Chaque table de coconstruction a été invitée à choisir 2 ou 3 enjeux à traiter en priorité d’ici 2025. Seuls les enjeux que les citoyens ont considérés comme prioritaires ont été analysés pour les fins de ce rapport. Ces enjeux prioritaires ont donc été décrits sur la base des formulations citoyennes et classés, pour chaque secteur, en fonction des principes de la Déclaration auxquels ils sont reliés. Cependant, il est à noter que ce n’est pas parce que des enjeux n’ont pas été considérés comme prioritaires qu’ils n’ont pas été abordés, qu’ils sont moins importants ou que tous les principes n’ont pas été abordés pour chacun des secteurs. Un seul principe par secteur est détaillé dans ce rapport d’étape.

Différents enjeux qui pourraient mener à la création de nouveaux principes dans la Déclaration ont été identifiés sur la base de l’ensemble des discussions qui ont eu lieu. Sont présentés dans ce rapport, de manière non exhaustive, ceux qui se sont avérés particulièrement pertinents.

Enfin, les pistes de solution identifiées par les citoyens pour répondre à ces enjeux ont été classées en 11 principales catégories. Ces catégories seront amenées à être précisées lors des étapes subséquentes de l’analyse. La catégorie qui semblait la plus pertinente à aborder pour chacun des secteurs est présentée plus en détail.

Concernant les données quantitatives de ce rapport, le nombre d’occurrences correspond au nombre de tables où chaque enjeu/piste de solution a été formulé de façon consensuelle, conformément au processus de coconstruction.

Le nombre total de pistes de solution (n=190) correspond à celles identifiées comme prioritaires par les citoyens (car ils ont été invités à les formuler clairement sur des affiches). Cependant, des pistes de solution émises lors des discussions mais
n’apparaissant pas comme telles sur les affiches, ont également été prises en considération.

Les citations du rapport sont présentées de façon à faire référence à la table de coconstruction lorsqu’elles sont issues de formulation de groupe (consensus). Les autres citations correspondent à des formulations individuelles (rédigées sur des  Post-it par les participants ou retranscrites en verbatim par les membres de l’équipe).

6.3 DÉVELOPPEMENT RESPONSABLE DE L'IA : LES GRANDES DIRECTIONS ATTENDUES PAR LES CITOYENS

 

De manière générale, les participants ont reconnu que l’avènement de l’IA s’accompagne d’importants bénéfices potentiels. Notamment, dans le secteur judiciaire ou celui du travail, les participants ont reconnu le gain de temps que pourrait offrir le
recours à des dispositifs d’IA :

« Cela permettrait de réduire les temps d’attente du traitement des dossiers. »
- Un membre participant

Cependant, les citoyens ont mentionné que le développement de l’IA doit se faire avec prudence et dès à présent afin de prévenir les dérives, bien que certains considèrent les possibilités qu’amène l’IA comme encore limitées. La mise en place d’un encadrement est ainsi reconnue comme nécessaire afin de prévenir les risques plutôt que de déterminer qui blâmer lorsqu’ils se produisent :

« Tu ne veux pas tant savoir qui poursuivre quand ça va mal, tu veux plutôt trouver des moyens contraignants pour t’assurer que cela n’aille pas mal. »
- Un participant

Les participants ont ainsi mis en avant la nécessité de mettre en place différents mécanismes pour assurer la qualité, l’intelligibilité, la transparence et la pertinence des informations transmises. Ils ont également souligné la difficulté à garantir un véritable consentement éclairé.


La grande majorité des participants a reconnu la nécessité de faire cadrer les intérêts publics avec les intérêts privés et d’empêcher l’apparition de monopole, voire de limiter l’influence des entreprises (parfois considérées comme ingouvernables) par des mesures plus coercitives et légalistes que pour les autres enjeux identifiés. Ces mécanismes
devraient être, dans la mesure du possible, simples et évolutifs afin de pouvoir s’adapter au rythme du développement de l’IA et permettre son contrôle régulier. Dans le secteur judiciaire, certains participants ont mentionné un « gouffre » séparant la technologie (définie comme rapide, innovante, voire abstraite) et nos institutions (souvent trop rigides
dans leur intégration technologique) qui n’arrivent pas à faire face à ces changements de société. Certaines tables sont allées jusqu’à proposer une « nationalisation de l’IA » qui deviendrait alors « un service public et les informaticiens, des
fonctionnaires. » (Table ville intelligente et objets connectés, INM, Montréal, 18 février 2018, scénario Réfrigérateur connecté).


Les participants recommandent également de garantir une approche contextuelle de l’IA, qui doit tenir compte de différents paramètres (p. ex. collecte obligatoire ou facultative des données sur lesquelles apprennent les algorithmes). Ces mécanismes devraient émaner et impliquer des personnes formées et indépendantes, favoriser la diversité et l’intégration des plus vulnérables, et protéger la mixité des modes de vie.


Quelles que soient les applications, la majorité des participants souligne le fait que l’IA doit rester un outil et que la décision finale doit rester celle d’un humain (qu’il s’agisse d’une décision de justice, d’une décision concernant l’embauche ou d’un
diagnostic en santé), ce qui implique de reconnaître ses limites.

« L’IA propose, l’humain dispose. »
- Un participant.

La protection de la vie privée des individus et la gestion des données personnelles ont été largement discutées. Par exemple, le traitement des données de santé devrait faire l’objet d’une gestion toute particulière vu le caractère sensible des informations. Elle devrait ainsi favoriser à la fois des méthodes de contrôle hiérarchisé selon le type d’usage et adopter la sécurité comme mode opérationnel. Concernant le secteur du monde du travail, les participants ont recommandé l’obligation d’informer les usagers du traitement de leurs données.


Conscients que ces recommandations impliquent des changements institutionnels importants, des participants ont souligné la nécessité de garder en tête que l’IA n’est pas forcément souhaitable a priori.

« Just because you can doesn’t mean you should. »
- Un participant.

Ainsi, les citoyens se sont généralement accordés pour dire que les conséquences des usages de l’IA dans les différents secteurs – pour l’individu comme pour la société dans son ensemble – doivent clairement être mesurées afin de mettre en place des balises sans pour autant limiter indûment le progrès.

6.4 RÉSULTATS : LA PERCEPTION CITOYENNE DES ENJEUX

 

Les citoyens ayant participé aux journées de coconstruction ont été invités à sélectionner 2 ou 3 enjeux à adresser en priorité d’ici 2025 concernant le développement responsable de l’intelligence artificielle.


Le principe de responsabilité a été celui qui a été jugé le plus souvent prioritaire, suivi du principe d’autonomie, de celui de vie privée puis de ceux de bien-être (individuel et collectif), de connaissance et de justice. Il faut cependant noter qu’ils sont tous étroitement liés.


Les principes de connaissance, de responsabilité, de vie privée, de justice et de démocratie sont présentés ci-dessous par secteurs. Pour ce qui est du principe d’autonomie, très souvent choisi comme prioritaire, il a trait à la préservation, voire l’encouragement de l’autonomie individuelle face à des risques de déterminisme technologique et de dépendance aux outils. Il soulève également l’enjeu d’une double liberté de choix : pouvoir suivre son propre choix face à une décision orientée par l’IA, mais également pouvoir choisir de ne pas utiliser ces outils sans pour autant risquer une exclusion sociale.
La liberté comprise dans ce principe d’autonomie par rapport à des systèmes d’IA relèverait ainsi d’une capacité d’autodétermination de toute personne.

« Développer des technologies qui favorisent l’autonomie humaine et
la liberté de choix. »
(Table éducation, Bibliothèque de Laval, 24 mars 2018, scénario Hyperpersonnalisation de l’éducation).

Le principe de bien-être occupe également une place importante pour les participants. Il est présent en filigrane à toutes les tables, manifestant un souhait collectif d’avancer vers une société juste, équitable et favorisant le développement de tous. Le bien-être est ainsi un enjeu à la fois collectif (lié aux enjeux d’accessibilité et d’équité présents dans le principe de justice) et individuel, visant l’épanouissement de chacun sans entrave à l’autonomie et la vie privée. Les participants ont ainsi manifesté une préférence pour un développement de l’IA « qui permette l’épanouissement personnel et social de tout individu. » (Table éducation, Bibliothèque Père Ambroise, Montréal, 3 mars 2018, scénario AlterEgo).


De façon générale, le principe de bien-être a également pris la forme d’un appel au maintien d’une relation humaine et émotionnelle de qualité entre experts et usagers dans tous les secteurs.

6.4.1 LES PRINCIPAUX ENJEUX ABORDÉS PAR SECTEUR

 
ÉDUCATION

En ce qui concerne le secteur de l’éducation, les enjeux relatifs aux principes de vie privée, de responsabilité, de bien-être et de connaissance ont été considérés comme prioritaires par 6 tables sur 9. Les discussions portant sur les enjeux relatifs au principe de connaissance ont été particulièrement pertinentes pour aborder les questions de transformation des habiletés humaines à l’heure de l’IA :

ENJEUX RELATIFS AU PRINCIPE DE CONNAISSANCE (6 tables sur 9)

Les enjeux relatifs au principe de Connaissance pour le thème de l’éducation relèvent d’enjeux de transformation des compétences dans un contexte où changent à la fois le métier enseignant et les manières de développer des connaissances et d’y accéder. Ce principe a ainsi surtout été discuté en rapport avec la transformation de la relation d’apprentissage, relevant alors d’un enjeu d’expertise de l’enseignant dont le travail sera amené à être modifié. Il a également été mentionné en lien avec un principe de diversité pour évoquer la nécessité d’entretenir une diversité des intelligences 
et des rapports au savoir.


« Redéfinition/transformation de la nature de la relation entre l’enseignant et les étudiants dans l’espace pédagogique et modification des rapports au savoir. »
(Table de la SAT, Montréal, 13 mars 2018, scénario Nao).

 

« Compétences/habiletés humaines : importance de développer plusieurs  environnements d’apprentissage. »
(Table du Musée de la civilisation, Québec, 6 avril 2018, scénario AlterEgo).

SYSTÈME JUDICIAIRE ET POLICE PRÉDICTIVE

En ce qui concerne le secteur judiciaire et de la
police prédictive, les enjeux relatifs aux principes
de vie privée, de responsabilité, et de connaissance
ont été considérés comme prioritaires par 5 tables
sur 8. Les discussions portant sur les enjeux relatifs
au principe de responsabilité permettent de préciser
l’étendue du principe :

ENJEUX RELATIFS AU PRINCIPE DE RESPONSABILITÉ (5 tables sur 8)


Le principe de responsabilité s’est formulé de deux principales façons : au nom d’une revendication pour asseoir la responsabilité humaine en matière de décision judiciaire, et par souci d’imputabilité de la décision (et de toute erreur potentielle). Le manque de transparence des algorithmes vient alors, pour les citoyens, défier l’imputabilité puisqu’il est difficile de retracer ce qui est pris en compte dans la décision. Le principe de responsabilité est ainsi lié aux principes de connaissance et transparence en ce qui concerne la revendication de rendre explicables les décisions et de préserver les compétences et la place des acteurs humains dans le système
judiciaire.


« [La justice] doit rester un outil dans le seul but de protéger les individus. Promotion d’une justice empathique et équitable prenant en compte les singularités et les expériences. L’intelligence artificielle ne doit pas avoir le droit de porter un jugement sur un comportement humain. La décision finale doit toujours comporter une
intervention humaine. »

(Table de la SAT, Montréal, 13 mars 2018, scénario Arrestation préventive).


« Transparence, imputabilité et responsabilité quant à la création de l’outil, aux données utilisées et aux conséquences de l’outil. »
(Table de la SAT, Montréal, 13 mars 2018, scénario Libération conditionnelle).

SANTÉ

En ce qui concerne le secteur de la santé, les enjeux relatifs aux principes de vie privée et de responsabilité ont été considérés comme  prioritaires, respectivement par 9 et 10 tables sur 12. Les enjeux relatifs au principe de vie privée revêtent une  importance particulière dans ce secteur considérant la qualité relativement sensible et le caractère presque toujours personnel des données de santé.

ENJEUX RELATIFS AU PRINCIPE DE VIE PRIVÉE (9 tables sur 10)

 

Les participants ont identifié différents enjeux relatifs à l’atteinte à la vie privée et à
la confidentialité. Ces enjeux concernent une potentielle invasion dans la vie privée, qui peut être liée au développement et à la configuration des systèmes d’IA (ex. qui devrait permettre d’éviter le piratage, les pannes et les abus). Ils ont aussi trait à ce que les citoyens ont appelé « la rétroaction » (utilisation de données collectées antérieurement dans un autre but) et l’accès à ces données par des compagnies privées. Face à ces enjeux, les citoyens se sont inquiétés de la façon de s’assurer que les données ne soient pas marchandées et garantir que le patient garde le contrôle sur ses données (en particulier lorsqu’il s’agit de données personnelles), voire qu’il en détienne impérativement la propriété. 

 

« Jusqu’où sommes-nous prêts à partager nos données (informations) personnelles à titre d’individus dans l’optique d’en nourrir des services de santé ? »

(Table du Musée de la civilisation, Québec, 6 avril 2018, scénario Jumeaux numériques).

MONDE DU TRAVAIL

En ce qui concerne le secteur du monde du travail, les enjeux relatifs au principe de justice et de connaissance ont été considérés comme prioritaires (respectivement 5 et 4 tables sur 5). Toutes les
tables qui se sont réunies autour du thème du développement de l’IA dans le monde du travail ont
ainsi considéré que les enjeux relatifs à la justice, à l’équité ou la diversité devaient être adressés expressément.

ENJEUX RELATIFS AU PRINCIPE DE JUSTICE (5 tables sur 5)


Le principe de justice fait l’objet de deux préoccupations principales : assurer un partage équitable des bénéfices de l’IA entre tous les acteurs, groupes sociaux et territoires, et « mettre en place des algorithmes non discriminatoires qui favorisent la diversité, l’inclusion et la justice sociale. » (Table du Musée de la civilisation, Québec, 6 avril 2018, scénario L’IA comme passage obligé vers l’emploi).


« Partage des bénéfices de l’IA (gains de productivité); équité entre les groupes sociaux, territoires (villes et régions), prise en compte des vulnérabilités; sens du travail dans la société et dans la construction de nos identités. »
(Table du Musée de la civilisation, Québec, 6 avril 2018, scénario Une restructuration socialement responsable).